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La nouvelle génération du développement territorial au Maroc : une réforme historique de la décentralisation ou une reproduction déguisée de la centralisation de l’État ?

Dans un contexte de refonte profonde des politiques publiques territoriales, le ministre de l’Intérieur a présenté, lors du Conseil des ministres présidé par Le Roi bien-aimé Mohammed VI le 9 avril 2026 à Rabat, les grandes lignes de la “nouvelle génération des programmes de développement territorial intégré”. Ce chantier d’envergure, doté d’une enveloppe estimée à 210 milliards de dirhams sur huit ans, ambitionne de redessiner les modalités de conception et d’exécution des politiques de développement à l’échelle locale. Mais derrière la dimension technique et financière du projet, une interrogation centrale ressurgit avec force : assiste-t-on à un approfondissement réel de la décentralisation, ou à une reconfiguration sophistiquée de la centralisation administrative ?

Une architecture renouvelée du développement territorial : entre diagnostic local et ingénierie institutionnelle

Le dispositif repose sur une approche fondée sur le diagnostic territorial, visant à identifier les besoins au niveau local afin d’orienter les politiques publiques. Il prévoit également la mise en place de nouveaux mécanismes d’exécution, notamment la transformation des agences de mise en œuvre des projets en sociétés anonymes, ainsi qu’un renforcement de la coordination entre les échelons local, régional et national.

L’architecture retenue s’organise autour d’un schéma à trois niveaux : au niveau local, des commissions placées sous la supervision des walis et des gouverneurs assurent la programmation et le suivi en concertation avec les populations ; au niveau régional, les walis coordonnent les programmes afin d’en garantir la cohérence ; et au niveau central, une commission nationale présidée par le Chef du gouvernement valide les projets et mobilise les financements.

Ce dispositif traduit, en apparence, une volonté d’accélération des procédures et de modernisation des outils de gestion publique. Mais il soulève en parallèle une question essentielle : la décision publique se déplace-t-elle réellement vers les acteurs territoriaux élus, ou reste-t-elle structurée autour d’un noyau central administratif renforcé ?

Lecture critique : la décentralisation en tension face à l’efficacité de l’État

Pour le professeur de droit constitutionnel et de science politique à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, Mohammed Bask Mnar, la question dépasse la seule ingénierie institutionnelle. Selon lui, si la Constitution de 2011 a consacré la régionalisation avancée et l’élection directe des conseils régionaux, la pratique administrative n’a pas pleinement consolidé cette évolution.

Il souligne que, malgré les lois organiques adoptées en 2015, les autorités territoriales continuent d’intervenir dans des domaines relevant théoriquement des compétences propres des collectivités élues. Les articles 78 relatifs aux communes et 86 relatifs aux régions confèrent pourtant aux conseils élus la responsabilité d’élaborer leurs programmes de développement.

Cette situation interroge, selon lui, la réalité de la décentralisation effective : les compétences formellement attribuées aux collectivités seraient, dans les faits, partiellement réorientées par les autorités administratives.

Le même universitaire met en lumière une contradiction structurelle : alors que le discours officiel met en avant la participation citoyenne et la démocratie locale, l’image des élus locaux reste souvent fragilisée par des représentations négatives, ce qui peut indirectement renforcer la centralité de l’administration.

Il s’interroge également sur certaines évolutions institutionnelles récentes, notamment la transformation des agences d’exécution en sociétés anonymes, y voyant une réforme dont les finalités réelles nécessitent davantage de clarification, entre recherche d’efficacité et nouveaux modes de gouvernance.

Dans cette lecture, la persistance de fragilités dans la décentralisation interroge la cohérence globale des grands choix stratégiques du Royaume, y compris en matière de gouvernance territoriale élargie.

Une autre lecture : le développement territorial comme logique de complémentarité

À l’opposé, le professeur de science politique et de droit constitutionnel à l’Université Mohammed V de Rabat, Kamal Hachoumi, propose une lecture fondée sur la continuité de l’action publique. Pour lui, ce programme ne constitue pas une rupture, mais s’inscrit dans une dynamique de réforme progressive de la gouvernance territoriale.

Il estime que cette nouvelle génération de programmes traduit une “nouvelle philosophie de l’État”, fondée sur l’évaluation permanente des politiques publiques et la recherche d’une meilleure efficacité territoriale. Les principales limites identifiées concernent, selon lui, les disparités régionales, le manque de cohérence dans l’action publique et les insuffisances en matière de performance locale.

Dans cette perspective, l’intervention du ministère de l’Intérieur ne doit pas être interprétée comme une logique de tutelle, mais comme une fonction de coordination et d’encadrement, conforme à l’esprit de la Constitution de 2011.

Le professeur insiste également sur la nécessité de ne pas réduire l’expérience des collectivités territoriales à certaines défaillances. Il rappelle l’existence de nombreuses expériences locales réussies démontrant la capacité des élus à assurer une gestion efficace.

Pour lui, la clé réside dans un équilibre fonctionnel entre l’administration centrale et les collectivités territoriales, dans une logique de complémentarité et non d’opposition.

Entre efficacité et centralisation : une ligne de tension permanente

Au croisement de ces lectures, le débat demeure ouvert. Le nouveau modèle de développement territorial ne se limite pas à une réforme technique ; il reconfigure en profondeur les rapports entre l’État et les territoires, entre l’administration et les élus, entre efficacité de l’action publique et légitimité démocratique locale.

Derrière l’objectif affiché de performance et de réduction des inégalités territoriales, une question structurelle persiste : la quête d’efficacité justifie-t-elle un recentrage du pouvoir, ou peut-elle au contraire devenir le moteur d’une décentralisation réellement approfondie ?

Ce chantier, appelé à transformer durablement la gouvernance territoriale au Maroc, apparaît ainsi comme un espace de tension permanente entre deux impératifs : la rationalisation de l’action publique et la consolidation de la démocratie locale.

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