samedi, avril 4, 2026
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« Ouzzine s’interroge sur la double face des médias et de la rente numérique : l’argent public, carburant du buzz à bas coût ? »

Dans un moment où le débat public aurait dû se concentrer sur le renforcement du rôle des médias dans la consolidation de la conscience collective, le député Mohamed Ouzzine a adressé une question écrite au ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication Mohamed Mehdi Bensaid, mettant en lumière l’une des problématiques les plus sensibles du paysage médiatique marocain : s’agit-il vraiment de soutenir les médias… ou de perpétuer une économie de rente à l’ère numérique ?

Au cœur de cette question se dessine une transformation profonde du champ médiatique : le conflit n’oppose plus seulement médias publics et privés, mais deux modèles antagonistes : le média de mission et le média du « buzz ». Ouzzine ne s’est pas limité à une question technique sur le financement ; il a formulé une critique structurelle de ce qu’il appelle « l’expansion numérique », désignant des plateformes qui, grâce aux algorithmes de diffusion rapide, se sont érigées en autorité parallèle, attribuant « certificats de succès » et notations en dehors de tout cadre institutionnel organisé.

Cette évolution pose la question de la légitimité : qui détient aujourd’hui le pouvoir d’évaluer le contenu ? Les institutions organisées ou les plateformes numériques qui mesurent le succès uniquement par le nombre de vues ? Lorsque le « trending » devient la norme, la qualité devient secondaire, et le professionnalisme est sacrifié au profit du sensationnalisme. Dans ce contexte, le débat autour d’un programme diffusé pendant le Ramadan coûtant plus de 30 millions de centimes par épisode via Société Nationale de Radiodiffusion et de Télévision n’est qu’un point d’entrée pour discuter de la pertinence des dépenses publiques face à une concurrence inégale avec des contenus numériques peu coûteux mais très viraux.

La véritable absurdité soulignée par Ouzzine dépasse la question de l’évaluation pour toucher le financement lui-même. Nous sommes face à un modèle économique hybride : des acteurs réalisant d’énormes profits grâce à la publicité numérique et au nombre de vues, qui réclament en même temps un soutien public. Ce chevauchement entre marché et rente soulève une question d’équité économique : comment une entreprise médiatique peut-elle conjuguer logique d’investissement privé et logique de subvention publique ? Le soutien vise-t-il vraiment à protéger les médias ou à encourager des modèles commerciaux fondés sur le sensationnalisme ?

Les comparaisons internationales montrent que le passage de la « recherche de liens » à « l’obtention de résumés » a non seulement changé la consommation de l’information, mais aussi restructuré l’économie médiatique elle-même. Selon les rapports Reuters Institute for the Study of Journalism, le public préfère désormais les contenus courts et rapides, poussant de nombreuses plateformes à sacrifier la profondeur pour la diffusion. Parallèlement, l’UNESCO UNESCO souligne que l’absence de cadres clairs pour le financement public à l’ère numérique ouvre la porte à des déséquilibres qui nuisent à l’égalité des chances entre les acteurs médiatiques.

Mais le problème marocain prend aussi une dimension éthique. La question n’est plus seulement économique ou réglementaire, elle est avant tout morale : est-il acceptable de financer des contenus fondés sur la diffamation ou la marchandisation du scandale avec de l’argent public ? La subvention, par essence, n’est pas qu’un instrument financier, mais un outil stratégique qui définit le type de médias que l’on souhaite encourager.

Dans cette lutte, se dessine un affrontement implicite entre le journalisme qui tente de survivre selon les règles de la profession et celui qui prospère grâce à l’économie de l’attention. Les premiers souffrent de la précarité et du recul de la publicité, les seconds prospèrent grâce à des algorithmes qui ne reconnaissent que le choc et le sensationnalisme. Entre les deux, l’État se trouve dans une position délicate : doit-il soutenir ceux qui préservent la profession ou ceux qui font les chiffres ?

La question posée par Ouzzine au ministre Bensaid dépasse la critique d’une plateforme spécifique : elle met le gouvernement face à un véritable test : redéfinira-t-il les critères de financement pour garantir transparence, équité et qualité professionnelle, ou laissera-t-il perdurer ce « coexistence ambiguë » entre économie de marché et rente publique ?

En fin de compte, ce qui peut sembler être un simple débat sur une « plateforme médiatique » est en réalité un combat sur l’avenir même de l’espace public. Car lorsque les médias perdent leur boussole, ce n’est pas seulement eux qui tombent… c’est la capacité de la société à distinguer le vrai du bruit qui est en jeu.

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