vendredi, avril 3, 2026
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“Des milliards entre chiffres et réalité : pour qui le Maroc croît-il vraiment ?”

Dans une matinée printanière d’avril 2026, au cœur de Rabat, les chiffres ont été annoncés avec assurance : 44 projets d’investissement, 86 milliards de dirhams et plus de 20 000 emplois. À première vue, l’image est celle d’un Maroc en mouvement, fidèle aux promesses du nouveau cadre de l’investissement entré en vigueur en 2023. Mais derrière la solennité des annonces, une réalité plus nuancée se dessine, où les chiffres racontent autant qu’ils dissimulent.

Sous la présidence du chef du gouvernement Aziz Akhannouch, la Commission nationale des investissements a validé une série de projets répartis sur dix régions, de Nador à Dakhla-Oued Ed-Dahab, en passant par Khemisset et Inezgane. Cette dispersion territoriale donne à voir une volonté affichée de réduire les disparités régionales et d’intégrer de nouveaux espaces dans la dynamique économique nationale. Pourtant, une question s’impose : la répartition géographique suffit-elle à garantir une répartition équitable des retombées ?

Le discours officiel met en avant une dynamique soutenue par des investissements directs étrangers ayant atteint 56,1 milliards de dirhams en 2025, un niveau record. Mais une lecture plus approfondie révèle que cette attractivité bénéficie de manière inégale aux acteurs économiques. Elle tend à se concentrer dans des secteurs spécifiques — notamment l’industrie automobile, qui représente à elle seule 38 % des emplois annoncés — et au sein de réseaux capables de capter ces opportunités.

C’est ici que la distinction entre « croissance » et « développement » prend tout son sens. La croissance est visible, mesurable, presque spectaculaire. Le développement, lui, reste conditionné par la capacité de ces investissements à produire des effets sociaux durables. Or, une part importante des projets concerne des secteurs intensifs en capital et peu générateurs d’emplois, ce qui alimente le paradoxe d’une croissance sans véritable inclusion.

Plus profondément encore, l’analyse du processus décisionnel met en lumière une architecture particulière du pouvoir économique. Les grandes orientations ne semblent pas exclusivement émaner des institutions représentatives, mais aussi de cercles restreints où se croisent responsables publics, dirigeants d’établissements stratégiques et grands groupes économiques. Dans cette configuration, l’investissement cesse d’être un simple levier de développement pour devenir un espace de recomposition des rapports de force.

Ce phénomène renvoie à ce que certains observateurs qualifient de « capitalisme de proximité », où l’accès aux opportunités dépend autant des réseaux que des compétences. Une telle structure tend à concentrer les bénéfices dans des secteurs dominés par des acteurs majeurs — construction, finance, logistique — tout en limitant l’intégration réelle des petites et moyennes entreprises, malgré les dispositifs d’appui annoncés.

Au centre de cette dynamique, le citoyen demeure confronté à un décalage persistant entre les annonces macroéconomiques et son vécu quotidien. Car si des milliers d’emplois sont annoncés, la perception sociale reste marquée par la hausse du coût de la vie, la précarité de l’emploi et les difficultés d’accès aux services essentiels. La question n’est donc plus seulement « combien produit-on ? », mais « pour qui produit-on ? ».

Les projets à caractère stratégique — représentant plus de 33 milliards de dirhams — traduisent une ambition claire : positionner le Maroc comme une plateforme industrielle régionale, notamment dans la chimie et l’automobile, dans des régions comme Casablanca-Settat et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Toutefois, cette ambition soulève une autre interrogation majeure : dans quelle mesure ces investissements génèrent-ils une véritable valeur ajoutée locale, au-delà de l’intégration dans des chaînes de production globalisées ?

Au final, cette nouvelle vague d’investissements met en lumière une tension structurelle du modèle économique marocain : une dynamique d’investissement indéniable, mais une redistribution encore limitée de ses bénéfices. Entre performance économique et justice sociale, l’équilibre reste fragile.

Repenser cette équation devient alors une nécessité stratégique. Car l’investissement, au-delà des chiffres, constitue un contrat implicite entre l’État et la société. Un contrat dont la crédibilité dépend d’une condition essentielle : que les fruits de la croissance soient effectivement ressentis par le plus grand nombre — sous forme d’emplois réels, d’opportunités équitables et d’une dignité économique partagée.

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