Dans un contexte international marqué par des turbulences inédites sur les marchés de l’énergie, sous l’effet des tensions géopolitiques croissantes au Moyen-Orient, le dossier de Samir refait surface au Maroc, non seulement comme une question industrielle en suspens, mais comme un révélateur des fragilités structurelles de la politique énergétique nationale. Les récentes déclarations de la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, évoquant “l’exploitation des capacités de stockage” de la raffinerie à l’arrêt, ont ravivé une controverse avec le syndicaliste Houssine Yamani, qui s’est empressé d’en proposer une lecture critique fondée sur des données techniques précises.
Au-delà d’un simple désaccord d’interprétation, Yamani remet en cause la substance même du discours gouvernemental. Selon lui, ce qui est présenté comme une “exploitation” ne correspond en réalité qu’à la location d’un seul réservoir d’une capacité d’environ 80 000 mètres cubes, soit à peine 4 % de la capacité totale estimée à près de deux millions de mètres cubes. Dans cette perspective, l’argument officiel perd de sa portée stratégique pour apparaître comme une opération marginale, sans véritable impact sur la valorisation globale de l’infrastructure.
Mais la critique ne s’arrête pas à la faiblesse quantitative. Elle s’étend à la nature même de cette utilisation, jugée sélective, puisqu’elle bénéficierait à un seul nouvel opérateur sur le marché des hydrocarbures. Une situation qui soulève, selon Yamani, des interrogations sur les conditions de concurrence dans un secteur déjà caractérisé par une forte concentration des acteurs. Le débat technique glisse ainsi vers une problématique plus large, à la croisée de l’économie politique et de la régulation des marchés stratégiques.
En toile de fond, se dessine une question plus structurante encore : celle de la disparition de l’activité de raffinage depuis la mise en liquidation judiciaire de Samir en 2015. Pour Yamani, cette interruption ne relève pas d’un simple arrêt industriel, mais constitue un tournant ayant engendré des déséquilibres profonds : alourdissement de la facture d’importation en devises, affaiblissement de la capacité d’influence sur les prix, et perte de compétences humaines hautement qualifiées dans un secteur stratégique.
Ce constat s’inscrit dans un environnement international de plus en plus contraignant, où les perturbations des chaînes d’approvisionnement remettent au premier plan la question de la sécurité énergétique. Le Maroc, fortement dépendant des importations de produits raffinés, se trouve confronté à une équation délicate : comment garantir la stabilité du marché intérieur sans outil industriel souverain capable d’amortir les chocs externes ? À cet égard, Yamani rappelle que la raffinerie assurait auparavant entre 40 et 45 jours de consommation nationale, un niveau qui, combiné aux stocks des distributeurs, pouvait porter l’autonomie énergétique à plus de 60 jours.
Sur le plan judiciaire, le dossier reste enlisé dans une forme d’attentisme. Les décisions répétées de la Tribunal de commerce de Casablanca de prolonger l’activité de la société visent à préserver les actifs et les emplois, mais traduisent aussi l’absence d’une décision politique tranchée. À cela s’ajoute l’échec du processus de cession, illustré récemment par le rejet d’une offre d’investissement étrangère significative, révélant la complexité des contraintes juridiques et techniques qui entourent une éventuelle relance.
Ainsi, le face-à-face entre discours gouvernemental et contestation syndicale dépasse le cadre d’un simple différend technique pour mettre en lumière une crise plus profonde dans la gouvernance du secteur énergétique. Entre une stratégie officielle fondée sur une mobilisation progressive des capacités existantes et une critique dénonçant une “mise en scène de la réalité”, une interrogation centrale demeure : s’agit-il d’une transition assumée vers un modèle sans raffinage, ou d’un report implicite d’une décision stratégique encore indécise ?
Dans ce contexte, le dossier Samir s’impose à nouveau comme un test majeur de la capacité de l’État à concilier les exigences du marché avec les impératifs de souveraineté économique, dans un monde où l’énergie est plus que jamais un levier de puissance et de résilience.


