Dans un moment où l’État semble avoir franchi des étapes institutionnelles importantes dans la consolidation du discours de « l’inclusion » et de « l’équité », les déclarations du Médiateur du Royaume, Hassan Tariq, viennent déplacer le débat vers un terrain plus dérangeant : ce n’est pas la quantité des chiffres qui importe, mais la profondeur de la blessure. Lorsqu’il affirme que « la rhétorique des chiffres ne résiste pas à une seule situation », il ne décrit pas seulement une réalité administrative, il met à nu une faille structurelle dans la manière dont l’État se représente ses propres citoyens, en particulier les plus vulnérables.
Ces déclarations, en apparence inscrites dans un contexte commémoratif lié à la Journée nationale des personnes en situation de handicap, constituent en réalité une reconnaissance implicite de l’échec d’une partie de l’administration à réussir l’épreuve fondamentale de « l’universalité ». Le problème n’est plus simplement technique — accès, aménagements ou équipements — mais profondément politico-institutionnel : il touche à la nature même du lien entre le citoyen et le service public. Qui sert qui ? Et qui reconnaît qui ?
Toutefois, la portée de ces propos prend une dimension encore plus sensible lorsqu’on les confronte à des expériences de terrain, notamment dans le cadre de la plainte déposée par la Fédération royale de jiu-jitsu brésilien. Le contact direct avec certains rouages administratifs — y compris au sein de l’institution du Médiateur — révèle une contradiction frappante : un discours avancé dans l’espace public, mais une performance administrative parfois en deçà des attentes. Ici, le particulier rejoint le général : l’« inaccessibilité » ne se limite plus à une condition physique, elle devient une « inaccessibilité institutionnelle » qui affecte également les acteurs associatifs et sportifs.
L’étude présentée à cette occasion renforce ce constat. Le fait que seulement 26 % des administrations disposent de documents encadrant l’accessibilité ne traduit pas uniquement une faiblesse organisationnelle, mais l’absence d’une volonté institutionnelle claire. Plus préoccupant encore, la gestion de cette question repose souvent sur des « initiatives individuelles », ce qui signifie que l’accès peut dépendre de la bonne volonté d’un agent plutôt que d’un droit garanti.
Sur le plan physique et numérique, les avancées restent inégales : des entrées aménagées sans infrastructures sanitaires adaptées, des services digitalisés qui ne répondent pas pleinement aux standards d’accessibilité. Ce décalage illustre ce que l’on pourrait qualifier de « modernisation de façade », où l’investissement dans l’apparence ne s’accompagne pas d’une transformation structurelle.
Mais le paradoxe le plus révélateur réside dans les chiffres des réclamations : à peine 2,11 % des plaignants sont des personnes en situation de handicap. En apparence rassurant, ce chiffre soulève en réalité une question inquiétante : s’agit-il d’un faible recours, ou d’un déficit de confiance dans l’efficacité même des mécanismes de recours ? C’est ici que l’avertissement de Hassan Tariq sur le « déficit de confiance » prend toute sa portée.
Ce déficit dépasse largement cette catégorie de citoyens et s’étend à d’autres acteurs, comme le montrent certaines expériences de plaidoyer institutionnel confrontées à la rigidité bureaucratique, voire à des pratiques perçues comme des abus de pouvoir ou des usages d’influence. Dès lors, une interrogation centrale s’impose : le problème réside-t-il dans des lois pourtant avancées sur le papier ? Dans les mentalités qui en conditionnent l’application ? Ou dans l’absence de véritables mécanismes de reddition des comptes ?
En profondeur, ces éléments révèlent un conflit silencieux entre deux modèles d’administration : l’un fondé sur les droits et la citoyenneté, l’autre encore guidé par des logiques discrétionnaires, voire paternalistes. Entre les deux, le citoyen — qu’il soit en situation de handicap ou acteur de la société civile — demeure pris dans une zone grise, où les droits restent incertains et l’équité inachevée.
Ce que disent ces déclarations, et ce que révèlent les expériences de terrain, c’est que la question de l’inclusion dépasse largement les aménagements techniques : elle relève d’une bataille de sens. Le sens d’une administration véritablement « publique », et celui d’un État qui ne se contente plus de solliciter la confiance, mais qui la mérite.


