À l’approche de l’annonce officielle des sélections du Festival de Cannes, nous avons observé un article publié par un auteur se présentant avec sa fonction professionnelle au sein du secteur de la production cinématographique au Maroc, posant une question apparemment simple : le cinéma marocain sera-t-il présent à ce rendez-vous mondial ou restera-t-il en marge ?
La question, en soi, est légitime. Reconnaître l’écart entre ambition et positionnement international est une étape nécessaire pour tout débat sérieux. Souligner que l’accès aux grands festivals ne se fait pas par hasard, mais résulte d’un long parcours d’écriture, de réalisation, de production et de distribution, est un diagnostic juste dans son essence.
Cependant, une lecture attentive révèle que le texte ne se contente pas de poser la question, il redessine également les critères de la réponse. L’auteur place un critère presque unique de succès : l’accès à la compétition officielle. Ce faisant, il minimise implicitement la valeur d’autres parcours—marchés du film, sections parallèles, productions co-produites—comme si ces présences étaient “sans impact décisif”. Ce n’est pas seulement une remarque technique, c’est une réorganisation de la hiérarchie de légitimité dans le champ cinématographique.
Le problème le plus profond réside dans l’angle adopté. Le texte se concentre sur le résultat final—présence ou absence—sans suffisamment ouvrir le dossier de la “chaîne de décision” qui produit ce résultat. Il parle de “nous” de manière générale, mais sans préciser : qui est ce “nous” ? Où commence sa responsabilité et où se termine-t-elle ?
Dans l’industrie cinématographique, les résultats ne se fabriquent pas au moment de la projection, mais dans les étapes précédentes : choix des projets, direction artistique, ingénierie de production, et construction des parcours de promotion internationale. Au cœur de cette chaîne, existe une fonction professionnelle clé qui détermine le plafond et l’horizon du projet dès le départ. La question devient alors cruciale : peut-on se contenter de diagnostiquer le résultat sans interroger les rôles qui le produisent ?
Le texte va loin dans sa critique de la “présence formelle”, évoquant la logique du “soutien plutôt que du marché” et de “l’accomplissement plutôt que du positionnement”. Cependant, il s’arrête avant de compléter l’analyse : il n’explique pas comment les projets sont construits, comment ils sont sélectionnés, ni selon quels critères ils sont dirigés vers un horizon international. Ainsi, la critique reste sélective dans son angle.
Le moment de publication n’est pas un détail. Publié avant l’annonce des sélections, le texte influence l’ambiance professionnelle. En cas d’absence, le diagnostic devient une justification anticipée ; en cas de présence, il apparaît comme une exception confirmant la règle. Le texte assume ainsi une double fonction : pré-structurer le débat, tout en gardant une distance par rapport aux centres de décision.
Cela ne nie pas l’importance des questions soulevées, mais souligne la nécessité de les élargir. Au lieu de se limiter à “Pourquoi ne sommes-nous pas choisis ?”, il faut poser la question complémentaire : Comment produire dès le départ ce qui peut être choisi ? Qui décide de cela ? Le positionnement international se construit dès le départ, dans ce que l’on peut appeler “la cuisine professionnelle” où se fixe la nature et les limites du projet.
Le cinéma marocain ne manque pas de talents, mais il souffre de flou dans la répartition des responsabilités quand il s’agit des résultats. Une critique efficace doit couvrir toutes les étapes de la chaîne sans exception, et non éclairer une partie seulement.
En fin de compte, il ne s’agit pas de condamner ou de défendre ce discours, mais de rediriger le débat vers sa profondeur réelle : qui pose la question… et qui détient les clés de la réponse ?


