Depuis l’enceinte de Chambre des communes du Royaume-Uni, l’intervention de Amina Bouayach n’avait rien d’une simple présentation technique en matière de droits humains. Elle s’apparentait plutôt à une tentative de redéfinition des contours d’une relation complexe et souvent instrumentalisée entre religion et politique, dans un monde de plus en plus traversé par des tensions identitaires. L’appel à la mise en place d’un cadre international visant à prévenir l’instrumentalisation des religions s’inscrit ainsi moins comme une proposition juridique que comme un signal d’alerte face à des dérives globales.
Au cœur de cette approche, se dessine un glissement conceptuel majeur : passer de la défense classique de la liberté de religion à la nécessité de protéger les individus contre les usages dévoyés du religieux. La religion n’est plus envisagée uniquement comme une valeur spirituelle, mais aussi comme une force sociale susceptible d’être mobilisée, tant pour construire que pour diviser. D’où l’insistance sur la nécessité de définir précisément ce que recouvre « l’abus de la religion » — une notion en apparence simple, mais qui, en réalité, touche à l’une des questions les plus sensibles du droit contemporain : où s’arrête la liberté religieuse et où commence sa manipulation ?
Mais la portée de cette réflexion dépasse le cadre théorique pour toucher directement le vécu des citoyens, en particulier celui du citoyen marocain. Dans une société où la religion constitue un pilier fondamental de l’identité collective, toute tentative de régulation ou d’encadrement du fait religieux soulève des enjeux multiples. Le citoyen ne se trouve pas seulement face à la nécessité de préserver sa liberté de croyance, mais également confronté au risque d’être entraîné, parfois malgré lui, dans des discours qui mobilisent le religieux à des fins politiques ou sociales. Dans cette perspective, l’initiative de Bouayach apparaît comme une tentative de protéger l’individu avant même de protéger la religion — protéger sa conscience contre toute forme de captation au nom du sacré.
Ce qui distingue également l’approche marocaine, telle que présentée à Londres, c’est sa volonté d’articuler deux exigences en apparence contradictoires : garantir pleinement la liberté de culte, tout en s’opposant fermement à toute instrumentalisation violente ou excluante du religieux. Cet équilibre renvoie à une spécificité marocaine, où l’État cherche à promouvoir un modèle d’islam modéré, tout en faisant face à des dynamiques internes et transnationales marquées par la montée de discours extrémistes.
Dans ce cadre, la question du rôle de l’État devient centrale. Celui-ci n’est plus seulement garant des libertés, mais également protecteur de l’espace religieux contre les tentatives d’instrumentalisation. Toutefois, cette responsabilité soulève une interrogation majeure : comment intervenir sans basculer vers une forme de contrôle ou de normalisation du religieux ? Cette tension révèle les limites et les défis auxquels sera confronté tout cadre international en la matière.
Enfin, l’accent mis sur l’éducation et l’encadrement institutionnel traduit une prise de conscience essentielle : la lutte contre les dérives ne peut être uniquement juridique. Elle est avant tout culturelle. Car l’extrémisme ne se combat pas uniquement par des textes, mais par la construction d’un esprit critique capable de distinguer entre foi authentique et manipulation idéologique.
En définitive, l’initiative portée par Amina Bouayach s’inscrit dans une réflexion globale sur l’avenir des rapports entre religion, pouvoir et responsabilité. Mais sa réussite dépendra de sa capacité à dépasser le cadre des discours internationaux pour s’ancrer dans la réalité des citoyens, là où se joue, en dernier ressort, la véritable bataille : non pas seulement protéger la religion, mais protéger l’être humain de tout ce qui peut être commis en son nom.


