vendredi, mars 27, 2026
AccueilActualités5,5 milliards de dirhams pour sauver le cheptel… L’État achète-t-il du temps...

5,5 milliards de dirhams pour sauver le cheptel… L’État achète-t-il du temps ou reporte-t-il l’effondrement ?

Les chiffres ne parlent pas toujours avec innocence. Lorsque le gouvernement annonce, par la voix de Mustapha Baitas, l’injection de 5,5 milliards de dirhams dans la première tranche du programme de reconstitution du cheptel, la question n’est pas combien a été dépensé, mais ce qui a réellement changé dans la structure d’un secteur vivant au bord de l’épuisement.

Derrière le chiffre de 1,15 million de bénéficiaires se cache une autre histoire : un secteur agricole qui n’est plus capable de résister sans soutien direct, et des éleveurs qui se retrouvent face à une équation difficile, où la production n’est plus seulement liée à l’effort, mais à la capacité de l’État à intervenir pour sauver ce qui peut l’être. Ici, le soutien se transforme d’un outil d’incitation en condition de survie, une mutation qui porte en elle des significations plus profondes que celles reflétées par les communiqués officiels.

Le programme, lancé sur instructions du Mohammed VI, intervient dans un contexte exceptionnel, où le recul du cheptel n’est plus une simple crise conjoncturelle, mais devient un indicateur d’une fragilité structurelle touchant l’ensemble de l’économie rurale. Le soutien destiné à l’achat d’aliments et à la préservation des femelles ovines et caprines destinées à la reproduction apparaît, dans sa conception, davantage comme une tentative de stopper l’hémorragie que comme une stratégie de reconstruction. D’où la question qui s’impose : sommes-nous face à une politique de sauvetage temporaire, ou au début d’une restructuration profonde d’un secteur dont les bases de résilience se sont érodées ?

En profondeur, les données de ce programme révèlent un paradoxe frappant : l’ampleur de l’adhésion des éleveurs, comme le souligne le gouvernement, ne reflète pas nécessairement le succès de la politique publique, mais plutôt l’ampleur de la crise qui a poussé les acteurs à dépendre du soutien public comme d’un choix quasi unique. Autrement dit, lorsque le soutien devient une nécessité pour survivre, cela pose la question de la durabilité et relance le débat sur un modèle agricole resté, pendant des années, tributaire des aléas climatiques et du marché, sans filets de sécurité efficaces.

Le volet relatif au contrôle du maintien des femelles du cheptel, lancé fin mars, porte lui aussi des significations doubles. D’une part, il reflète la volonté de l’État de garantir l’efficacité de la dépense publique et de lier le soutien à des conditions productives ; d’autre part, il ouvre la voie à des défis de terrain liés à l’efficacité du contrôle, à l’équité du suivi et à la capacité des commissions locales à gérer des plaintes susceptibles d’augmenter à l’approche du versement de la deuxième tranche. Ici se révèle l’importance de la gouvernance territoriale, non seulement comme mécanisme d’exécution, mais comme test de la confiance de l’agriculteur envers l’État.

Entre une première tranche ayant mobilisé 5,5 milliards de dirhams et une seconde attendue, l’enjeu réel se situe au-delà de 2026, c’est-à-dire après l’épuisement de l’enveloppe globale estimée à 12,8 milliards de dirhams. Le cheptel retrouvera-t-il durablement son équilibre, ou le secteur se retrouvera-t-il face à un nouveau cycle de fragilité dès l’arrêt du soutien ? La réponse ne réside pas uniquement dans les chiffres, mais dans la capacité des politiques publiques à passer d’une logique d’intervention conjoncturelle à une vision stratégique intégrant la sécurité alimentaire, la gestion des ressources hydriques et l’amélioration des chaînes de production.

En définitive, ce programme ne peut être lu en dehors du contexte plus large que traverse le monde rural au Maroc, un contexte où se croisent les enjeux climatiques, économiques et de souveraineté alimentaire. Tandis que le gouvernement présente un bilan intermédiaire en langage chiffré, le véritable défi reste de traduire ces chiffres en transformations concrètes capables de restaurer la confiance d’éleveurs qui ne demandent plus seulement un soutien ponctuel, mais recherchent une perspective garantissant la continuité d’un métier désormais, plus que jamais, en sursis.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments