Ce que révèle l’étude TALIS 2024 ne se limite pas à des chiffres : il s’agit d’une lecture approfondie de la structure de l’enseignement au Maroc, où la volonté professionnelle coexiste avec les limites du système éducatif. Derrière les données présentées à Rabat se dessine le portrait d’un système scolaire en tension, pris entre l’ambition de réformes et la réalité quotidienne des salles de classe.
Les résultats de l’étude, réalisée en partenariat entre le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique et Organisation de coopération et de développement économiques, montrent que le corps enseignant marocain est relativement jeune, avec une moyenne d’âge de 40 ans, et une forte présence féminine dans le primaire. Cependant, cet atout démographique se heurte à la complexité des classes, où se côtoient des élèves aux parcours linguistiques, sociaux et comportementaux très variés. Dans ce contexte, l’enseignant se voit confier une double mission : enseigner et s’adapter constamment à un environnement instable.
Malgré ces défis, l’étude souligne un niveau élevé d’engagement professionnel : plus de quatre enseignants sur cinq contribuent au développement des aspects sociaux et émotionnels des élèves. Ce constat reflète une transformation implicite du rôle de l’enseignant, qui passe de simple transmetteur de connaissances à acteur éducatif global. Cependant, cette évolution n’est pas toujours accompagnée d’une formation adéquate, créant un écart entre les nouvelles responsabilités et les moyens disponibles.
Une autre contradiction majeure apparaît dans l’usage limité des technologies, notamment de l’intelligence artificielle, en classe. Seul un quart environ des enseignants marocains l’utilisent, un taux inférieur à la moyenne observée dans les pays de l’OCDE. Ce retard ne traduit pas seulement un déficit de formation numérique, mais révèle également la lente adaptation du système éducatif aux transformations mondiales, où les outils numériques sont désormais partie intégrante de la pédagogie moderne.
Sur le plan académique, les données montrent une prédominance du diplôme de licence, avec une présence limitée du master par rapport aux standards internationaux. Cela soulève la question de l’adéquation de la formation initiale, et de sa capacité à préparer les enseignants à gérer la complexité des classes contemporaines. Enseigner ne consiste plus seulement à transmettre un contenu : il faut désormais des compétences analytiques et pédagogiques avancées, insuffisamment développées par la formation traditionnelle.
L’autonomie pédagogique constitue un autre indicateur révélateur. Une grande partie des enseignants marocains dispose de marges limitées pour adapter les programmes ou définir les objectifs d’apprentissage selon les spécificités de leurs classes. Ce constat ne résulte pas uniquement de contraintes organisationnelles, mais reflète un modèle de gouvernance qui restreint le rôle de l’enseignant en tant qu’acteur central, le positionnant davantage comme exécutant que comme partenaire décisionnel.
Pourtant, l’étude révèle un aspect positif : la qualité des relations entre enseignants et élèves. La majorité des enseignants déclarent entretenir un bon contact avec leurs élèves et s’inquiéter de leur bien-être psychologique. Néanmoins, cet équilibre humain ne se traduit pas toujours par une satisfaction matérielle : les enseignants affichent les niveaux de satisfaction les plus bas en matière de rémunération, soulevant des questions sur la motivation et la stabilité professionnelle.
En profondeur, l’étude souligne que la formation continue reste insuffisante pour répondre à la diversité des contextes éducatifs, se concentrant souvent sur des contenus traditionnels sans développer véritablement les compétences. Cette lacune, combinée à un accompagnement limité, contribue à l’épuisement professionnel, poussant certains enseignants, notamment les plus expérimentés, à envisager de quitter la profession. Ainsi, le « burnout » devient un indicateur inquiétant de la fragilité structurelle du système.
Dans ce cadre, Rahma Bourqia a souligné que la participation à l’étude TALIS vise à approfondir la connaissance du corps enseignant et à intégrer la voix des enseignants dans la compréhension des défis du système. Toutefois, le véritable enjeu ne réside pas seulement dans la production de connaissances, mais dans leur transformation en politiques publiques capables d’impacter concrètement le terrain.
En conclusion, cette étude révèle une contradiction centrale dans l’enseignement au Maroc : des enseignants engagés évoluent dans un système qui ne leur fournit pas toujours les conditions nécessaires pour créer et influencer. Entre le discours sur la réforme et la réalité de sa mise en œuvre, demeure la question cruciale : une transformation réelle peut-elle se produire sans redonner à l’enseignant sa place stratégique au cœur de tout projet éducatif ?


