Alors que les marchés mondiaux de l’énergie traversent une phase de turbulences inédites, marquées par la flambée des prix du pétrole sous l’effet des tensions géopolitiques croissantes dans le Golfe, le Maroc apparaît particulièrement exposé à ces chocs externes. Au cœur de cette fragilité structurelle, un dossier refait surface avec insistance : celui de la raffinerie “Samir” de Mohammedia. Jadis pilier de la souveraineté énergétique nationale, cette infrastructure stratégique s’est progressivement transformée en symbole d’un déséquilibre profond, révélant les limites du modèle énergétique marocain face aux aléas internationaux.
D’un levier industriel à une impasse structurelle
Créée à la fin des années 1950, la raffinerie “Samir” incarnait pendant des décennies un maillon essentiel du tissu industriel marocain, assurant le raffinage du pétrole brut et l’approvisionnement du marché national en produits pétroliers. Avec une capacité de traitement atteignant environ 200 000 barils par jour et d’importantes capacités de stockage, elle permettait au Maroc de disposer d’une relative autonomie face aux fluctuations du marché international.
Cependant, cette dynamique s’est brutalement interrompue en 2015, lorsque la raffinerie a cessé ses activités sous le poids d’un endettement colossal et de difficultés financières persistantes. Placée en liquidation judiciaire en 2016, “Samir” est depuis devenue un dossier complexe, mêlant contentieux juridiques, arbitrages internationaux et enjeux politiques sensibles.
Le coût d’un vide industriel : une dépendance accrue
Depuis l’arrêt de la raffinerie, le Maroc dépend entièrement des importations de produits pétroliers raffinés, une situation qui l’expose directement aux variations des prix sur les marchés internationaux. Cette dépendance a non seulement fragilisé la balance commerciale, mais elle a également réduit la capacité du pays à amortir les chocs énergétiques, notamment en période de crise.
Dans ce contexte, plusieurs analyses soulignent que la présence d’une raffinerie nationale aurait pu jouer un rôle de régulateur du marché, en limitant les effets de la volatilité des prix et en réduisant la pression sur les réserves en devises. En son absence, le marché des carburants s’est progressivement concentré entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs dominants, renforçant ainsi les déséquilibres concurrentiels.
Entre arbitrages juridiques et jeux d’influence
Au-delà de sa dimension économique, le dossier “Samir” s’inscrit dans une configuration où se croisent intérêts juridiques, financiers et politiques. Les procédures en cours devant les instances d’arbitrage international, notamment dans le différend opposant l’État marocain à l’ancien actionnaire majoritaire, continuent de retarder toute solution définitive.
Parallèlement, plusieurs propositions ont émergé pour relancer l’activité de la raffinerie, allant de la cession à des investisseurs étrangers à une éventuelle nationalisation ou à la mise en place de partenariats public-privé. Toutefois, ces options restent suspendues à des arbitrages délicats, dans un contexte marqué par la prudence des autorités et la sensibilité stratégique du secteur énergétique.
Une question de souveraineté énergétique
Dans un environnement international marqué par l’instabilité des routes d’approvisionnement, notamment via des points névralgiques comme le détroit d’Ormuz, la dépendance totale aux importations constitue un risque majeur pour la sécurité énergétique du Maroc. La raffinerie “Samir”, lorsqu’elle était opérationnelle, contribuait à la constitution de réserves stratégiques capables de couvrir plusieurs semaines de consommation nationale.
Son arrêt prolongé soulève ainsi des interrogations fondamentales sur la capacité du pays à garantir son indépendance énergétique et à protéger son économie contre les chocs externes.
Quels horizons possibles ?
Aujourd’hui, la relance de “Samir” reste une option envisageable, mais elle implique des investissements considérables pour réhabiliter des installations fortement dégradées après des années d’inactivité. À cela s’ajoutent les incertitudes juridiques et les enjeux liés à la gouvernance du secteur.
D’autres scénarios, tels que l’ouverture à des capitaux étrangers ou une reprise par l’État, suscitent des débats sur l’équilibre entre attractivité économique et préservation de la souveraineté nationale.
Conclusion : un choix stratégique en suspens
Le dossier “Samir” dépasse largement le cadre d’un simple contentieux industriel. Il s’impose comme un révélateur des tensions entre logique de marché, impératifs de souveraineté et influence des acteurs économiques dans un secteur vital. Dans un contexte international incertain, la question n’est plus seulement de savoir si la raffinerie doit être relancée, mais plutôt de déterminer quel modèle énergétique le Maroc souhaite adopter pour les décennies à venir.
Chaque jour d’inaction prolonge une forme de dépendance coûteuse, dont le poids est finalement supporté par l’économie nationale et, en dernière instance, par le citoyen.


