samedi, mars 14, 2026
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Quand le scénario retrouve ses droits : le Maroc réforme les règles du soutien public au cinéma

Dans un contexte marqué par les mutations profondes que connaît le secteur cinématographique marocain, le Centre cinématographique marocain a annoncé l’adoption d’une nouvelle mesure réglementaire liant l’accès au soutien public destiné à la production cinématographique nationale à la vérification de l’enregistrement officiel des contrats conclus entre les sociétés de production et les scénaristes. Derrière ce qui peut apparaître comme une simple procédure administrative se dessine en réalité une tentative de rééquilibrer les relations professionnelles au sein de l’écosystème cinématographique, où le scénariste est souvent resté, durant de longues années, le maillon le plus fragile de la chaîne de création.

La nouveauté réside dans l’obligation de faire correspondre les informations relatives à l’auteur du scénario, telles qu’elles sont déclarées par les sociétés de production via la plateforme numérique de demande d’aide, avec celles déjà inscrites dans le registre national du cinéma ou dans le registre public relatif à l’enregistrement des contrats, conformément aux dispositions de la Loi n°70.17. Concrètement, tout projet cinématographique sollicitant un soutien public en phase de pré-production devra désormais prouver l’existence d’un contrat formel et enregistré entre la société de production et l’auteur du scénario. Une exigence qui vise à mettre fin à certaines pratiques informelles observées dans le secteur, où l’exploitation, la modification ou la réattribution d’un texte pouvait parfois se faire en l’absence de garanties juridiques solides pour son auteur.

À une échelle plus large, cette décision s’inscrit dans la dynamique de réforme engagée par le législateur marocain à travers la Loi n°18.23 relative à l’industrie cinématographique et à la réorganisation du Centre cinématographique marocain. Ce texte législatif ambitionne de moderniser l’architecture du secteur et d’en renforcer la transparence et la professionnalisation. Toutefois, une lecture analytique de la mesure révèle également un changement de philosophie dans la gestion même du soutien public : celui-ci ne constitue plus seulement un instrument de financement de la production, mais devient progressivement un levier de régulation des relations professionnelles et de protection des droits de propriété intellectuelle.

Pendant des années, plusieurs scénaristes marocains ont dénoncé l’absence d’un cadre clair garantissant leurs droits dans la chaîne de production cinématographique. Dans de nombreux cas, le rapport de force penchait en faveur des sociétés de production ou des réalisateurs, tandis que l’auteur — pourtant à l’origine de l’idée, de la structure narrative et de l’univers dramaturgique de l’œuvre — se retrouvait dans une position contractuelle fragile. Dans cette perspective, la décision récente peut être interprétée comme le signe d’une prise de conscience institutionnelle : le développement d’une industrie cinématographique solide ne dépend pas uniquement de l’augmentation des budgets ou du nombre de films produits, mais aussi de la construction d’un environnement juridique capable de protéger l’ensemble des acteurs de la création.

Néanmoins, cette évolution réglementaire soulève également d’autres interrogations. La capacité du tissu cinématographique marocain à s’adapter à ce niveau de formalisation juridique reste posée, notamment pour les petites sociétés de production ou les projets indépendants qui pourraient se retrouver confrontés à des démarches administratives supplémentaires avant d’accéder au système de soutien. Elle relance également le débat sur la nécessité de structurer davantage le métier de scénariste au Maroc, à travers la formation, l’encadrement professionnel ou encore la création d’organisations capables de défendre collectivement les intérêts des auteurs dans un marché encore en pleine construction.

Ainsi, la décision du Centre cinématographique marocain dépasse largement sa dimension administrative immédiate. Elle renvoie à une question plus fondamentale concernant l’avenir du cinéma marocain : peut-on construire une industrie cinématographique nationale forte sans réhabiliter pleinement la place du scénario et de son auteur comme pierre angulaire de toute œuvre cinématographique ? Ou bien cette mesure restera-t-elle une étape technique supplémentaire dans un système de soutien qui, lui aussi, devra continuer à évoluer pour concilier financement, transparence et protection de la création.

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