Au moment où les prix du pétrole flambent sur les marchés internationaux en raison de l’escalade militaire au Moyen-Orient, une question essentielle se pose au Maroc : la législation sur les stocks stratégiques de carburants peut-elle protéger les consommateurs d’une hausse immédiate des prix à la pompe ?
La loi marocaine n°71-09, adoptée en 1971, impose en effet aux entreprises opérant dans les secteurs stratégiques – notamment celui des hydrocarbures – de maintenir un stock de sécurité équivalant à soixante jours de consommation. L’objectif de ce dispositif est clair : garantir la continuité de l’approvisionnement national et amortir l’impact des crises internationales sur le marché intérieur.
Dans cette logique, toute augmentation rapide des prix des carburants sur le marché marocain immédiatement après une crise internationale soulève des interrogations légitimes. Si les distributeurs disposent réellement d’un stock couvrant soixante jours de consommation, les carburants devraient en principe continuer à être vendus au prix auquel ils ont été achetés avant la crise, jusqu’à l’épuisement de ces réserves.
Cette interrogation nationale intervient toutefois dans un contexte géopolitique mondial extrêmement tendu. Les marchés énergétiques connaissent actuellement une forte instabilité à la suite de l’intensification du conflit au Moyen-Orient, ravivant les souvenirs du choc pétrolier qui avait suivi la guerre russo-ukrainienne en 2022.
Les prix du pétrole ont ainsi bondi ce lundi pour dépasser 119 dollars le baril, alimentés par les craintes d’une perturbation majeure des approvisionnements mondiaux. La situation est d’autant plus préoccupante que deux producteurs importants de la région, l’Irak et le Koweït, ont annoncé une réduction de leur production, accentuant la nervosité des marchés.
Les indicateurs confirment l’ampleur du choc sur les marchés énergétiques. Le Brent, référence mondiale du pétrole, a enregistré une hausse atteignant 29 %, tandis que le West Texas Intermediate (WTI) américain a progressé d’environ 31 %. Les contrats à terme sur le Brent ont ainsi atteint 105,71 dollars le baril, en hausse de plus de 13 dollars en une seule séance, alors que le WTI dépassait 103 dollars.
Les analystes évoquent l’une des séances les plus volatiles de l’histoire récente du marché pétrolier, le WTI ayant même atteint 119,48 dollars le baril au plus fort des échanges.
Mais derrière ces fluctuations spectaculaires se cache un facteur stratégique majeur : la menace qui pèse sur le détroit d’Ormuz, passage par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Les tensions militaires dans la région font craindre une paralysie partielle de cette artère vitale du commerce énergétique mondial.
À cela s’ajoutent les évolutions politiques internes en Iran, notamment l’annonce de la désignation de Mojtaba Khamenei comme successeur de Ali Khamenei au poste de guide suprême. Pour les marchés, cette transition suggère la continuité d’une ligne politique ferme à Téhéran, dans un contexte de confrontation directe avec les États-Unis et Israël.
Dans ces conditions, de nombreux analystes estiment que le monde pourrait connaître plusieurs semaines, voire plusieurs mois de prix élevés de l’énergie, même en cas d’apaisement rapide du conflit. Les dommages potentiels aux infrastructures énergétiques, l’augmentation des primes d’assurance maritime et les perturbations logistiques pourraient maintenir la pression sur les prix.
Face à ce scénario, certains gouvernements envisagent de puiser dans leurs réserves stratégiques de pétrole pour stabiliser les marchés. Aux États-Unis, des responsables politiques ont appelé l’administration à activer ce mécanisme, tandis que plusieurs sources gouvernementales européennes indiquent que les pays du G7 examinent également cette option.
Pour le Maroc, toutefois, le débat dépasse la simple question des fluctuations internationales. Il renvoie aussi à la gouvernance du marché national des hydrocarbures et au respect des obligations légales par les opérateurs.
Car la législation marocaine ne se limite pas à imposer des stocks stratégiques ; elle prévoit également des sanctions en cas de non-respect. En vertu du dahir n°255-72-1 de 1973, les entreprises qui ne respectent pas les obligations de stockage peuvent être sanctionnées par une amende de cinq dirhams par mètre cube de la quantité qui aurait dû être stockée pour couvrir soixante jours de consommation, multipliée par le nombre de jours de non-conformité constatés par les autorités compétentes, notamment le ministère de la Transition énergétique.
Or certaines informations indiquent que les réserves de gasoil détenues par certains distributeurs pourraient ne pas dépasser trente jours, ce qui soulève une question fondamentale quant au respect de ces obligations, surtout dans un contexte international marqué par une volatilité extrême des prix de l’énergie.
Dès lors, le débat dépasse la question immédiate du prix à la pompe pour poser un problème plus profond : le stock stratégique constitue-t-il réellement un bouclier de sécurité énergétique pour le Maroc, ou reste-t-il un dispositif juridique dont l’efficacité dépend de la capacité de l’État à en assurer le contrôle et l’application ?
Dans un monde traversé par des crises géopolitiques majeures, les mécanismes de sécurité énergétique ne sont plus de simples dispositions administratives. Ils deviennent un élément central de la souveraineté économique, capable de protéger – ou non – les citoyens des répercussions directes des conflits qui secouent la planète.


