À chaque amélioration des conditions météorologiques, ce n’est pas seulement la mer qui s’apaise… ce sont aussi les routes migratoires qui se réactivent. Avec l’accalmie progressive des vents hivernaux et la stabilisation relative de la houle, les tentatives de migration irrégulière vers les îles Canaries repartent à la hausse depuis les côtes sud du Royaume. L’Atlantique redevient alors un corridor de tous les risques, où l’espoir se confronte à la rudesse des courants et à la logique implacable des frontières.
Lundi dernier, au large de Dakhla, des unités relevant des Forces Armées Royales, à travers la Marine Royale, ont intercepté une embarcation artisanale transportant 189 candidats à la migration irrégulière, originaires de pays d’Afrique subsaharienne. Ils projetaient de rejoindre l’archipel des Canaries en profitant d’une « fenêtre météorologique » jugée favorable. Certains passagers, en état de vulnérabilité sanitaire, ont reçu les premiers soins à bord avant d’être transférés au port de Dakhla et remis aux services de la Gendarmerie Royale pour l’accomplissement des الإجراءات administratives en vigueur.
اعترضت وحدات تابعة للبحرية الملكية، يوم 23 فبراير 2026، بعرض سواحل الداخلة، زورقاً تقليدياً كان على متنه 189 مرشحاً للهجرة غير النظامية، كانوا يعتزمون التوجّه نحو جزر الكناري.
وقد تلقّى بعض المرضى، الإسعافات الأولية على متن القارب، قبل نقلهم إلى ميناء الداخلة. pic.twitter.com/sPzvfomI4N— FAR-Maroc (@FAR_Maroc_) February 24, 2026
Au-delà du fait sécuritaire, l’événement révèle des dynamiques plus profondes. La route atlantique n’est pas un simple tracé maritime : elle constitue l’un des itinéraires les plus périlleux au monde, en raison de la puissance des courants, de l’instabilité des vents et de la distance considérable séparant les côtes sud marocaines de l’archipel espagnol. Pourtant, la fin de l’hiver et le début du printemps offrent souvent une stabilité relative des vents et de la hauteur des vagues, créant ce que certains spécialistes qualifient de « fenêtre opérationnelle » exploitée méthodiquement par les réseaux de passeurs.
L’amélioration du climat ne crée pas le phénomène migratoire ; elle en modifie le rythme. Les réseaux suivent de près les bulletins maritimes, les directions des vents et les mouvements des courants, calibrant les départs selon un calcul précis du risque et du coût humain. Ici, la géographie climatique croise la géopolitique : les routes se déplacent, se recomposent, s’adaptent. Les frontières cessent d’être des lignes fixes pour devenir des espaces mouvants, constamment redessinés par la pression migratoire.
Mais le facteur climatique demeure circonstanciel. Les déterminants structurels restent économiques, sociaux et géopolitiques : inégalités de développement, fragilité des économies locales, conflits, absence de perspectives et instrumentalisation du désespoir par des réseaux criminels transnationaux. La route migratoire apparaît ainsi comme le miroir d’un déséquilibre mondial persistant.
Face à cette réalité, les autorités marocaines renforcent leur vigilance dès que les conditions de navigation s’améliorent. La Marine Royale intensifie ses patrouilles préventives, consolide la surveillance côtière et coordonne ses actions avec les partenaires européens en matière d’échange d’informations. L’intervention en mer relève à la fois d’une logique souveraine de contrôle des frontières et d’un impératif humanitaire de sauvetage.
Reste une interrogation centrale : le renforcement sécuritaire suffit-il à contenir le phénomène ? L’expérience montre que la confrontation entre contrôle et aspiration au départ s’inscrit dans une dynamique circulaire. Chaque verrouillage d’itinéraire entraîne l’ouverture d’un autre, souvent plus dangereux. Plus la surveillance s’intensifie, plus les risques du passage augmentent.
Ce qui se joue au large de Dakhla dépasse l’incident ponctuel. C’est un chapitre d’un récit plus vaste, écrit sur l’Atlantique : celui d’hommes et de femmes fuyant l’impasse, de réseaux exploitant la vulnérabilité, et d’États cherchant l’équilibre fragile entre protection des frontières et protection des vies. Entre l’accalmie de la mer et la tempête des réalités terrestres, les départs se renouvellent… parce que les racines du phénomène plongent bien au-delà des vagues.


