À chaque épisode de hausse des prix des produits alimentaires au Maroc, le même scénario se répète : les explications mettent en avant les inondations, la sécheresse, les perturbations climatiques ou encore la forte demande saisonnière. Comme si le marché obéissait uniquement aux caprices du climat, tandis que les questions liées aux mécanismes de régulation, de contrôle et de gouvernance des circuits de distribution restent en arrière-plan. Avec le début de la première semaine du mois de Ramadan, les prix des légumes et des fruits ont de nouveau attiré l’attention dans les marchés de gros, relançant un débat récurrent sur les véritables causes des tensions observées.
Les chiffres enregistrés dans les marchés de gros traduisent une dynamique sous pression. L’oignon figure en tête des produits ayant connu une hausse continue, oscillant entre 8,50 et 9 dirhams le kilogramme. Les petits pois (“jlbana”) atteignent entre 10 et 20 dirhams, tandis que le poireau frôle les 7,50 dirhams. Pour d’autres produits, le prix moyen de la tomate se stabilise autour de 2,50 dirhams le kilogramme, alors que la courge se vend à environ 5 dirhams et l’aubergine autour de 3,50 dirhams.
Du côté des fruits, la tendance n’est pas différente : la banane locale se négocie en gros à près de 11 dirhams, tandis que la pomme locale avoisine les 13 dirhams le kilogramme. Ces niveaux de prix, bien que variables selon les circuits et les régions, montrent que la tension ne touche pas un seul produit, mais une large gamme de denrées essentielles composant le panier du consommateur.
Au marché de gros d’Inzegane, une plateforme stratégique pour l’approvisionnement provenant notamment des régions du Souss, les professionnels confirment la disponibilité des produits de base. Toutefois, ils soulignent que les récentes inondations ayant touché certaines zones, notamment dans la région du Gharb, ont affecté les volumes d’approvisionnement et perturbé l’équilibre entre l’offre et la demande. Cet impact climatique est réel, mais il ne constitue qu’un élément parmi d’autres dans une équation plus complexe.
Des opérateurs du marché de gros de Casablanca évoquent également d’autres facteurs. Selon certains professionnels, la hausse des prix s’explique par la forte demande observée durant le mois de Ramadan, mais aussi par des comportements de stockage et de spéculation. À titre d’exemple, le prix du carton de concombre aurait grimpé de 170 à 300 dirhams en quelques jours, illustrant des fluctuations rapides qui ne s’expliquent pas uniquement par les coûts de production.
Par ailleurs, certains producteurs réclament aujourd’hui des prix plus élevés pour compenser l’augmentation des charges agricoles et les contraintes liées aux conditions climatiques. Cette pression en amont se répercute sur les marchés de gros, avant d’être transférée aux détaillants puis aux consommateurs finaux. Dans ce circuit long et fragmenté, chaque intermédiaire joue un rôle déterminant dans la formation du prix final.
La question qui revient toutefois avec insistance est la suivante : pourquoi, au Maroc, chaque épisode de flambée des prix conduit-il à une explication centrée principalement sur les conditions météorologiques, alors que le rôle des politiques publiques dans la régulation des marchés, la lutte contre les pratiques spéculatives et la transparence des marges commerciales semble moins visible dans le débat public ?
Structurellement, la formation des prix des produits agricoles dépend d’une chaîne complexe : production, transport, marchés de gros, distribution et vente au détail. Une défaillance ou un déséquilibre à l’un de ces niveaux peut provoquer un effet domino sur l’ensemble du système. Cependant, en l’absence d’une transparence accrue sur les marges appliquées à chaque étape, il demeure difficile d’identifier précisément où se créent les distorsions et où les prix s’emballent.
Les professionnels du secteur évoquent une possible stabilisation des prix dans les prochains jours, à mesure que les circuits d’approvisionnement s’adaptent et que l’offre retrouve progressivement son rythme habituel. Néanmoins, cette stabilisation reste relative, car le marché agricole demeure exposé à de nouveaux chocs — qu’ils soient climatiques, économiques ou liés aux dynamiques de la demande.
En définitive, la flambée des prix des légumes et des fruits apparaît moins comme un phénomène isolé que comme le révélateur d’enjeux structurels plus profonds. Les inondations ou la forte consommation saisonnière peuvent déclencher la tension, mais la persistance des fluctuations interroge la capacité des mécanismes de régulation à anticiper et encadrer ces variations. La vraie question n’est peut-être pas seulement pourquoi les prix augmentent, mais comment instaurer un système plus transparent et plus résilient face aux chocs répétés.


