mercredi, février 25, 2026
AccueilActualitésSi le feuilleton du Ramadan souffre… le cinéma marocain est-il en meilleure...

Si le feuilleton du Ramadan souffre… le cinéma marocain est-il en meilleure posture ?

À un moment ramadanesque chargé de spiritualité et marqué par des pics d’audience, le site marocain Hespress a choisi d’ouvrir le dossier de la production dramatique nationale à travers son émission-débat « Niqach Hespress ». En recevant le critique artistique Mustapha Taleb et le réalisateur et critique Abdelilah El Jouhari, la plateforme ne s’est pas contentée d’un simple échange d’opinions : elle a mis en scène un débat qui dépasse la télévision pour toucher à l’image que la société marocaine se renvoie à elle-même.

Dès l’introduction, le ton était donné. La dramatisation ramadanesque a été décrite comme une « guerre contre la famille marocaine » et une « atteinte à l’identité nationale ». Au-delà de la formule choc, cette rhétorique traduit un malaise croissant dans une partie de l’opinion publique. Chaque année, les mêmes critiques ressurgissent : répétition des conflits familiaux, focalisation sur la désagrégation du foyer, représentation exacerbée des tensions entre hommes et femmes, images parfois choquantes liées à la violence sociale ou aux institutions.

Mustapha Taleb a proposé une lecture structurée de cette crise : selon lui, ce n’est pas la technique qui fait défaut, mais la profondeur. Il reconnaît une évolution visible sur le plan technique : qualité de l’image, soin apporté à la réalisation, effort esthétique pour rivaliser avec les productions turques et arabes qui dominent l’espace audiovisuel durant le Ramadan. Mais ce progrès resterait, selon lui, « formel », car il n’est pas accompagné d’un saut qualitatif dans l’écriture. Les scénarios, affirme-t-il, recyclent des modèles narratifs figés : familles disloquées, personnages stéréotypés, intrigues construites sur la tension permanente plutôt que sur la complexité psychologique.

Pourquoi ce débat maintenant, avec une telle intensité ? Trois éléments de contexte permettent de l’expliquer.

D’abord, le contexte du Ramadan lui-même. Ce mois constitue un moment de forte cohésion familiale : la télévision devient un espace collectif partagé. Les œuvres diffusées ne sont pas perçues comme de simples divertissements, mais comme des discours symboliques adressés à la famille. La sensibilité aux contenus est donc accrue, et la question des valeurs prend une dimension centrale.

Ensuite, le contexte identitaire. Le Maroc cherche à consolider son image internationale sur les plans politique, économique et culturel. Dans ce cadre, la question se pose : la fiction nationale reflète-t-elle cette dynamique ascendante ? Ou bien reste-t-elle enfermée dans des récits de crise et de fragmentation ? La comparaison implicite avec certaines productions historiques étrangères, notamment turques, nourrit l’idée que le Maroc n’exploite pas suffisamment son patrimoine et ses figures historiques comme levier de « soft power ». D’où l’appel de Taleb à relancer les productions historiques et patrimoniales, non comme luxe coûteux, mais comme nécessité stratégique.

Enfin, le contexte structurel et économique de l’industrie audiovisuelle. Le débat a mis en lumière des contraintes récurrentes : concentration de la production entre quelques sociétés, pression des annonceurs, retards de paiement, répétition des mêmes visages à l’écran, délais d’écriture réduits. Lorsque la logique commerciale prime sur la vision artistique, la créativité se trouve inévitablement comprimée. La multiplication des projets dans un laps de temps court fragilise la qualité des scénarios et limite l’ambition esthétique.

Le choix des intervenants n’était pas anodin. Mustapha Taleb incarne une critique exigeante, attachée à la dimension culturelle et éthique de l’art. Abdelilah El Jouhari, tout en reconnaissant les dérives et les faiblesses, adopte une posture plus nuancée : il met en garde contre une condamnation globale du paysage dramatique et insiste sur les progrès réalisés, notamment sur le plan technique. Cette tension entre discours alarmiste et approche réformiste a donné à l’émission une profondeur analytique.

Au cœur du débat, une interrogation fondamentale émerge : la fiction doit-elle être un miroir brut des dysfonctionnements sociaux, ou un outil d’orientation culturelle et symbolique ? Pour Taleb, la réponse penche clairement vers la responsabilité culturelle : l’art, surtout en période ramadanesque, devrait contribuer à élever le goût, à consolider la mémoire collective et à renforcer l’identité marocaine. Cela supposerait, selon lui, un choix politique et culturel assumé, orientant les mécanismes de soutien vers des projets porteurs de sens.

Ainsi, le diagnostic d’« épuisement » de la dramaturgie sociale dépasse la critique artistique pour devenir une question stratégique : quelle image du Maroc souhaite-t-on projeter ? Quelle narration collective voulons-nous transmettre aux générations futures ? Entre impératifs du marché et exigence identitaire, entre performance technique et profondeur narrative, l’avenir de la fiction marocaine se joue désormais dans cet équilibre fragile.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments