Les indicateurs officiels récents font état d’un ralentissement du rythme de l’inflation, un signal qui, sur le papier, laisse entrevoir une stabilisation progressive de l’économie. Pourtant, à l’approche du mois sacré du Ramadan, la réalité observée dans les marchés urbains et ruraux raconte une autre histoire : celle de ménages confrontés à une tension budgétaire persistante, où les dépenses saisonnières élevées viennent s’ajouter à un niveau de prix déjà fortement ancré par les hausses accumulées ces dernières années.
Ce décalage entre le discours des agrégats macroéconomiques et l’expérience quotidienne des consommateurs crée une forme de fracture perceptive. Le ralentissement de l’inflation ne signifie pas une baisse des prix, mais simplement un ralentissement de leur progression. Or, lorsque les niveaux atteints auparavant restent élevés, l’effet sur le pouvoir d’achat demeure lourdement ressenti par les familles.
Avec l’entrée dans le Ramadan, ces pressions s’intensifient sous l’effet d’une hausse de la demande pour les produits alimentaires essentiels — légumes, fruits, viandes rouges, volailles, poissons, œufs et autres denrées dont la consommation augmente significativement durant cette période. Ces produits représentent une part importante du panier de consommation des ménages marocains, ce qui amplifie la sensibilité des budgets familiaux aux fluctuations de prix.
Des chercheurs et analystes économiques soulignent que la dynamique actuelle ne relève pas uniquement d’un phénomène conjoncturel lié au mois sacré, mais d’une interaction entre facteurs structurels et saisonniers. D’un côté, la pression de la demande associée aux habitudes de consommation ramadanesques — parfois accompagnée de comportements de stockage excessif et d’effets de panique — perturbe temporairement l’équilibre entre l’offre et la demande. De l’autre, les conditions climatiques défavorables, notamment les perturbations pluviométriques et les inondations, ont affecté certaines productions agricoles, réduisant l’offre disponible et exerçant une pression supplémentaire sur les prix.
À cela s’ajoutent des dysfonctionnements structurels dans les chaînes de distribution : multiplication des intermédiaires, manque de transparence dans la formation des prix et existence d’un secteur informel important. Ces éléments contribuent à augmenter le coût final supporté par le consommateur et à limiter l’efficacité des mécanismes de régulation des marchés.
Les spécialistes parlent aujourd’hui d’un phénomène d’« épuisement financier » des ménages. Celui-ci ne se limite pas aux chiffres inscrits dans les budgets familiaux, mais s’étend également à une dimension psychologique. Le Ramadan, qui devrait incarner un moment de solidarité et de sérénité spirituelle, devient pour de nombreuses familles une période d’inquiétude liée à la gestion des dépenses et à la maîtrise des obligations financières.
Face à cette situation, les économistes considèrent que les mesures conjoncturelles — telles que le renforcement des contrôles ou l’intensification des inspections durant les premières semaines du mois — restent limitées si elles ne s’accompagnent pas de réformes plus profondes. Il s’agit notamment de soutenir la production nationale, de réduire les intermédiaires inutiles, de renforcer la concurrence et de lutter contre les pratiques spéculatives afin d’assurer une plus grande stabilité des prix à moyen et long terme.
Ils appellent également à promouvoir une culture de consommation plus rationnelle : privilégier les produits locaux et abordables, éviter les achats aux heures de forte affluence, acheter en quantités adaptées aux besoins réels et limiter le gaspillage alimentaire. Selon plusieurs analyses, la pression sur les prix tend généralement à diminuer après la première semaine du Ramadan, lorsque l’effet de panique et de surstockage s’atténue.
Cependant, la lecture des données sur l’inflation révèle que le ralentissement observé ces deux dernières années — après un pic atteignant environ 6,6 % en 2022 — ne traduit pas un retour aux niveaux de prix antérieurs. L’inflation alimentaire, qui représente près de 38 % du panier de consommation des ménages, a enregistré des hausses cumulées importantes, notamment pour les viandes, les légumes, les huiles et les céréales. Ainsi, même avec un rythme de hausse plus modéré, la base des prix reste élevée.
Les augmentations salariales mises en œuvre dans le cadre du dialogue social, tant dans le secteur public que par la revalorisation progressive du salaire minimum dans le secteur privé, ont contribué à atténuer une partie de la pression. Néanmoins, leur impact demeure limité face à l’accumulation précédente des hausses de prix. Lorsqu’une augmentation des salaires intervient dans un contexte inflationniste marqué, une grande partie de cette progression sert souvent à compenser la perte de pouvoir d’achat antérieure plutôt qu’à améliorer réellement le niveau de vie.
Les enquêtes de conjoncture indiquent par ailleurs que plus de 70 % des ménages considèrent que leurs revenus ne suffisent pas à couvrir leurs dépenses courantes, tandis que la proportion de ménages capables d’épargner reste relativement faible. Ce constat met en évidence l’écart entre l’amélioration nominale des revenus et l’amélioration réelle du bien-être financier des classes moyennes et des ménages à revenus modestes.
Sur le plan international, le phénomène du « inflation importée » joue également un rôle déterminant. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, la volatilité des prix de l’énergie et des céréales, ainsi que les fluctuations des taux de change, se répercutent directement sur le coût des importations marocaines. Étant donné la dépendance du pays à l’égard des marchés extérieurs pour une partie de ses besoins énergétiques et alimentaires, la sensibilité aux chocs internationaux demeure élevée et limite l’efficacité des seuls instruments de politique monétaire.
Enfin, malgré le renforcement des mécanismes de contrôle des marchés pendant les périodes sensibles, les autorités se heurtent à des contraintes structurelles : poids du secteur informel, coexistence d’un grand nombre d’intermédiaires et pratiques spéculatives ponctuelles. Ces réalités réduisent l’impact des opérations de surveillance et rendent la maîtrise totale des prix difficile.
Ainsi, à l’approche du Ramadan, le paysage économique apparaît comme un équilibre fragile entre des indicateurs macroéconomiques rassurants et une réalité quotidienne marquée par la pression sur le pouvoir d’achat. Entre les statistiques officielles et les paniers de consommation, c’est toute la question de la stabilité économique et de la justice des prix qui se joue, au cœur des marchés et des foyers marocains.


