Les inondations du Gharb et du Loukkos ébranlent la filière des agrumes au Maroc : une saison menacée et des prix sous forte pression à l’approche du Ramadan
La filière des agrumes au Maroc traverse l’une de ses périodes les plus délicates de ces dernières années, dans un contexte social et économique particulièrement sensible, marqué par l’approche du mois de Ramadan, période durant laquelle la consommation de jus d’orange, de citron et de fruits frais connaît traditionnellement une forte hausse. Entre des pluies censées être bénéfiques pour l’agriculture et des crues devenues destructrices, le secteur se retrouve face à une équation paradoxale : abondance d’eau sur le plan climatique, mais raréfaction réelle de la production sur le terrain.
Les inondations qui ont frappé les plaines du Gharb et du Loukkos ne constituent pas un simple épisode météorologique passager, mais une véritable secousse structurelle pour la filière. Les premières évaluations font état de chutes massives de fruits, de dégâts importants dans les exploitations, de pertes d’intrants agricoles et d’équipements, compromettant ainsi la poursuite normale de la campagne. Ces pertes ne se limitent pas à leur valeur financière immédiate : elles désorganisent toute la chaîne de production, de la récolte au conditionnement, jusqu’à l’exportation.
Ces deux régions représentent historiquement le cœur de la production nationale d’agrumes. Toute perturbation dans ces bassins se répercute automatiquement sur l’équilibre du marché intérieur et sur les engagements du pays à l’export. Or, si une partie significative de la récolte est affectée, un dilemme se pose avec acuité : faut-il privilégier les marchés étrangers pour préserver les recettes en devises, ou réorienter l’offre vers le marché national afin de contenir la flambée des prix et préserver la stabilité sociale ?
L’un des aspects les plus sensibles, rarement mis en avant dans le discours public, réside dans la priorité accordée par les grands producteurs aux contrats d’exportation, même en période de crise. Cette orientation risque d’aggraver la tension sur l’offre domestique et de provoquer une hausse rapide et durable des prix, notamment dans les grandes villes, au moment même où les ménages ont besoin de ces produits pour leurs habitudes alimentaires durant le Ramadan.
Au-delà des pertes visibles, les experts alertent sur un danger plus insidieux : la stagnation prolongée de l’eau dans les parcelles, entraînant la saturation des sols et l’asphyxie des racines. Ce phénomène ne compromet pas seulement la récolte de l’année en cours, mais menace la survie même des arbres, ce qui signifie une perte de potentiel productif pour plusieurs saisons. Certaines estimations évoquent jusqu’à un tiers des superficies touchées dans les zones les plus affectées.
Sur le plan économique, la filière des agrumes constitue l’un des piliers de l’agriculture exportatrice marocaine. Elle génère des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects, depuis les ouvriers agricoles jusqu’aux entreprises de transport et de logistique. Un recul significatif de la production se traduirait non seulement par une baisse des revenus des agriculteurs, mais aussi par une fragilisation de tout l’écosystème socio-économique qui gravite autour de cette activité.
La dimension sociale de la crise est tout aussi préoccupante. La hausse des prix des fruits pendant le Ramadan n’est pas perçue comme un simple ajustement de marché, mais comme une atteinte directe au pouvoir d’achat des ménages, en particulier les plus modestes. Elle pose, en filigrane, la question de l’équité alimentaire : comment un pays exportateur d’agrumes peut-il voir ses propres citoyens se priver de ces produits essentiels ?
Enfin, cette situation met en lumière les limites des politiques actuelles d’adaptation climatique dans l’agriculture. Les réponses institutionnelles demeurent largement réactives — programmes d’indemnisation, aides exceptionnelles — alors que les mutations climatiques imposent une approche plus préventive et structurelle : amélioration des systèmes de drainage, protection des exploitations contre les crues, planification territoriale intégrant les risques hydrologiques, et investissement dans les technologies de surveillance des sols et de gestion des risques.
Ce qui se joue aujourd’hui dans le Gharb et le Loukkos dépasse donc la simple crise saisonnière. Il s’agit d’un signal d’alarme stratégique sur la vulnérabilité du modèle agricole, sur l’équilibre entre exportation et marché intérieur, et sur la capacité du pays à assurer, dans un contexte de dérèglement climatique, une sécurité alimentaire durable et socialement équitable.



