Les récentes inondations n’ont pas été un simple événement naturel passager, mais un véritable test pour la capacité de l’État à gérer des crises complexes, non seulement sur le plan de l’intervention urgente, mais aussi sur celui de la justice dans la répartition de l’aide et des compensations. Alors que les autorités ont rapidement annoncé la liste des « provinces sinistrées » et activé les programmes de soutien en leur faveur, certaines zones fortement affectées se sont retrouvées exclues de ce classement, ouvrant un débat sur les critères utilisés et sur les limites de l’équité territoriale en période de catastrophe.
Les autorités, appuyées par le discours des experts, affirment que le classement des provinces sinistrées n’était ni arbitraire ni politique, mais basé sur des études de terrain précises et des critères scientifiques liés à l’ampleur des pertes, au nombre de personnes touchées et à la nature des infrastructures endommagées. Cependant, cette explication technique, malgré sa légitimité, n’a pas suffi à dissiper l’inquiétude des populations des autres zones, qui ont subi des pertes significatives mais ne figurent pas dans le classement officiel.
Dans ce cadre, Ilham Belfahili, secrétaire générale du Réseau marocain pour l’alliance civile de la jeunesse et spécialiste de la gestion des catastrophes, estime que l’initiative royale de mobiliser un budget de près de trois milliards de dirhams pour les zones sinistrées constitue un signal politique et social fort, témoignant de la centralité de l’approche humaine dans la gestion des crises. Toutefois, Belfahili insiste sur le fait que la justice ne se limite pas au soutien des « provinces officiellement sinistrées », mais doit passer par la mise en œuvre de programmes régionaux et locaux parallèles pour les autres zones ayant subi des impacts directs ou indirects des inondations.
Elle ajoute que la prochaine phase ne nécessite pas seulement la reconstruction des routes et des habitations, mais également la restauration de la confiance et de la sérénité auprès des citoyens, en particulier dans les zones vulnérables déjà confrontées à la pauvreté et au manque de services. La catastrophe a révélé, selon elle, une solidarité institutionnelle claire pendant la phase d’urgence, mais impose aujourd’hui une transition vers un accompagnement social, psychologique et économique à long terme.
Sur le plan des droits humains, Idriss Seddarawi, président de la Ligue marocaine de citoyenneté et des droits humains, souligne que le traitement des conséquences des catastrophes naturelles doit s’appuyer sur deux principes constitutionnels : l’équité territoriale et la justice sociale. Les classifications administratives, aussi précises soient-elles, ne reflètent pas toujours l’ampleur réelle des pertes sur le terrain et peuvent, si elles sont mal appliquées, devenir une source de disparités entre citoyens plutôt qu’un instrument d’équité.
Seddarawi avertit que se limiter à indemniser uniquement les provinces classées sinistrées risque de créer un sentiment d’exclusion chez des populations réellement touchées. Il plaide pour le lancement d’un recensement national exhaustif et précis des pertes directes et indirectes, afin d’orienter l’aide selon des critères transparents, objectifs et traçables.
Il propose également l’instauration d’un programme complémentaire dédié aux zones non classées, axé sur le soutien des activités économiques affectées, la réhabilitation des infrastructures locales et l’accompagnement des familles ayant perdu leurs sources de revenus. Selon lui, cette approche ne relève pas de la « charité sociale », mais s’inscrit dans les obligations constitutionnelles de l’État en matière de protection des populations vulnérables et de renforcement de la cohésion sociale.
Au fond, le débat ne se limite pas à une liste administrative ou à un budget, mais pose la question politique majeure : comment transformer la catastrophe en opportunité pour repenser le modèle de gestion des crises et la relation de l’État avec ses zones vulnérables ? Les critères techniques, aussi précis soient-ils, peuvent-ils remplacer le besoin d’un sens politique et social flexible, capable de refléter la complexité de la réalité sur le terrain ?
Au milieu de ces discussions, le principal enjeu demeure le maintien de la confiance entre les citoyens et les institutions, une confiance que beaucoup misent sur la sagesse et les directives de Mohammed VI, qui a toujours œuvré à renforcer la solidarité nationale et l’équité territoriale, faisant de la gestion des conséquences des inondations non seulement un exercice technique, mais aussi un processus politique et moral testant l’essence même de l’État social en période de crise.



