En arrière-plan du paysage urbain en crise dans plusieurs grandes régions, le blocage des projets publics n’apparaît plus comme un simple dysfonctionnement technique ou la conséquence de la défaillance de certains entrepreneurs. Il s’impose désormais comme le symptôme d’une crise plus profonde de la gouvernance territoriale et de la gestion des finances publiques. La mobilisation des services centraux du Ministère de l’Intérieur auprès des walis et gouverneurs des régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Fès-Meknès révèle que la situation dépasse le stade du retard administratif pour atteindre celui d’un risque structurel pesant sur la crédibilité des politiques publiques d’infrastructures.
Cette intervention intervient après l’accumulation de plaintes et de signaux d’alerte concernant l’arrêt de grands chantiers à la suite de la fuite ou de la faillite d’entrepreneurs, notamment dans les projets d’aménagement des entrées de villes et de modernisation des réseaux routiers principaux et secondaires. Mais le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans la paralysie des travaux : il se situe surtout dans les arrière-plans politiques qui contaminent progressivement les mécanismes de décision et de priorisation.
Les enquêtes administratives menées au niveau central font état de soupçons de manipulation dans les marchés publics, à travers des alliances entre conseils communaux et provinciaux guidées davantage par des logiques partisanes que par des impératifs de développement territorial. Certains projets seraient redistribués selon des cartes électorales anticipées, dans la perspective d’alliances futures, transformant ainsi l’investissement public en instrument de négociation politique plutôt qu’en levier de développement durable.
Plus préoccupant encore, des plaintes adressées au ministre de l’Intérieur évoquent l’utilisation de projets financés par des emprunts massifs contractés auprès du Fonds d’équipement communal comme supports de campagnes électorales prématurées. Une telle dérive menace d’hypothéquer durablement l’avenir financier de nombreuses collectivités territoriales, en les enfermant dans des logiques d’endettement à long terme sans garantie réelle de retour économique ou social.
Des élus de l’opposition dénoncent également des pratiques d’exclusion territoriale dans la répartition des projets, certaines zones étant délibérément marginalisées au profit de circonscriptions politiquement alignées avec les majorités locales. Le problème ne se limite donc plus à une mauvaise gestion financière, mais touche directement aux fondements démocratiques de l’action publique, où le principe d’équité territoriale cède la place à celui de rentabilité électorale.
Face à ces dérives, les services centraux ont appelé à un renforcement strict du contrôle administratif et à l’ouverture d’enquêtes provinciales approfondies sur la destination réelle des financements. Les gouverneurs sont invités à produire des rapports détaillés afin de permettre l’identification des responsabilités et la correction des dysfonctionnements constatés.
Au final, cette séquence met en lumière une réalité préoccupante : la question du développement territorial au Maroc n’est plus principalement une question de moyens, mais de gouvernance. Le défi n’est pas tant de mobiliser davantage de ressources que de garantir leur affectation rationnelle, équitable et transparente, à l’abri des logiques de clientélisme et de captation politique.



