Au cœur des tensions diplomatiques croissantes entre l’Algérie et les Émirats, les différends ne se limitent plus aux déclarations politiques, mais touchent désormais le domaine le plus sensible : l’économie. Avec des investissements émiratis estimés à près de dix milliards de dollars, l’idée d’une rupture économique représente un coût très élevé, non seulement sur le plan financier, mais aussi en termes de souveraineté économique et de stabilité de l’investissement.
Ces investissements se répartissent dans des secteurs stratégiques qui touchent directement le cœur de l’économie nationale : ports et logistique, industrie militaire, tabac, immobilier et tourisme. Ils ne sont pas de simples projets commerciaux, mais constituent une infrastructure vitale qui contrôle le flux des marchandises et une partie essentielle de la sécurité industrielle et militaire du pays.
Dans le secteur portuaire, la société DP World joue un rôle central, gérant le port d’Alger, artère commerciale principale, ainsi que le port de Djendjen à Jijel, considéré comme une plateforme stratégique vers la Méditerranée. Cette présence a conféré au partenaire émirati une influence importante sur le trafic de conteneurs et les revenus logistiques, suscitant une vigilance accrue des autorités algériennes, invoquant la « sécurité économique nationale » et la nécessité de reprendre le contrôle des infrastructures clés.
Dans le domaine de la défense, la situation est encore plus complexe. Une large coopération entre le ministère de la Défense algérien et le groupe EDGE a été mise en place, incluant la production de véhicules blindés et militaires. À Khenchela, une usine produit les blindés “Nimr”, tandis que le projet “Fuchs 2” à Constantine, financé par des fonds émiratis et utilisant la technologie de Rheinmetall, vise à produire près de 980 blindés pour l’Armée nationale populaire. Ces projets sont loin d’être symboliques : ils constituent l’épine dorsale de l’industrie militaire algérienne récente.
Dans le secteur du tabac, historiquement très rentable, les investissements émiratis font face à des pressions juridiques inédites. Des enquêtes sont en cours sur la nature des contrats et des participations, laissant entrevoir un possible retour du secteur sous contrôle national, une décision autant politique qu’économique.
Malgré ces tensions, la coordination énergétique dans le cadre de l’alliance OPEC+ se poursuit, soulignant le contraste : une coopération stratégique sur le pétrole, contre un conflit dans les autres secteurs économiques. Ce contraste révèle que la crise n’est pas une rupture totale, mais un repositionnement sélectif dicté par le rapport de forces et les intérêts.
La situation se complique davantage avec les précédentes pertes algériennes dans l’arbitrage international, totalisant plusieurs centaines de millions de dollars, rendant toute tentative de nationalisation ou de rupture unilatérale extrêmement risquée. Le recours à de nouvelles batailles juridiques pourrait alourdir un budget déjà déficitaire, dépendant presque entièrement des revenus énergétiques.
Même le transport aérien et le commerce extérieur illustrent ce déséquilibre. Les Émirats exportent vers l’Algérie pour plus d’un milliard de dollars par an, tandis que les exportations algériennes restent marginales. La récente initiative algérienne d’annuler l’accord de transport aérien pourrait provoquer une nouvelle crise, aggravant l’isolement économique du pays.
En conclusion, la vraie question n’est pas seulement de savoir si l’Algérie peut politiquement réduire l’influence émiratie, mais si elle peut économiquement supporter le coût de cette décision. Des investissements de dix milliards de dollars, concentrés dans des secteurs stratégiques, ne peuvent être démantelés sans conséquences majeures, entre pertes directes et atteinte à la confiance des investisseurs étrangers.
Ainsi, le différend diplomatique se transforme en un test sévère pour la politique économique algérienne : entre discours sur la souveraineté et désir d’indépendance, et réalité d’une économie fragile dépendante de partenariats étrangers essentiels.



