Quand le panier alimentaire devient un test moral : Ramadan, les prix entre logique du marché et logique de l’abus
À l’approche du mois de Ramadan, le même scénario se répète inlassablement sur les marchés marocains : une hausse progressive des prix de certains produits de base, en tête desquels figurent cette année l’oignon et l’orange, comme s’ils donnaient le coup d’envoi d’une inflation saisonnière devenue presque rituelle. Un phénomène qui dépasse désormais les simples fluctuations conjoncturelles de l’offre et de la demande pour s’installer comme une véritable structure du comportement commercial, où le Ramadan, au lieu d’être un temps de solidarité et de retenue, se transforme en une opportunité dorée de maximisation des profits au détriment du pouvoir d’achat des citoyens.
En apparence, les justifications avancées semblent rationnelles : inondations ayant touché les zones agricoles du Gharb, pertes importantes dans les cultures d’agrumes et de pommes de terre, baisse du rendement des vergers, hausse des coûts de production et de stockage. Autant de facteurs réels, qu’on ne saurait nier, et qui font partie intégrante de l’équation agricole, surtout dans un contexte de vulnérabilité accrue face aux aléas climatiques et à la faiblesse des dispositifs de protection des petits agriculteurs.
Mais une lecture plus fine révèle que le cœur du problème ne se situe pas tant dans les marchés de gros que dans la sphère de la vente au détail, là où le prix se détache de toute rationalité économique pour devenir un pur produit de la spéculation. Tandis que les professionnels affirment que l’offre dépasse parfois la demande dans les marchés de gros, et que des quantités importantes restent invendues, le consommateur final se retrouve confronté à des prix multipliés, parfois sans justification objective, si ce n’est l’absence de contrôle effectif et la domination d’un marché livré à la loi du plus fort.
C’est là toute la contradiction : la crise n’est pas celle de la rareté des produits, mais celle de la rareté des règles. Pas une crise de production, mais une crise de gouvernance. La libéralisation des prix, censée instaurer une concurrence saine et bénéfique au consommateur, s’est transformée dans les faits en un cadre permissif favorisant les abus, notamment dans certaines grandes surfaces qui proposent des produits de qualité moyenne, voire médiocre, à des prix excessifs, profitant de leur image moderne et de l’absence de toute référence tarifaire contraignante.
Plus grave encore, ce comportement n’est plus marginal. Il est devenu une norme saisonnière, qui se reproduit chaque année avec le même scénario, comme si la société avait conclu un pacte tacite : le consommateur accepte la cherté comme une fatalité ramadanesque, tandis que certains commerçants la considèrent comme un “droit acquis” pour compenser leurs pertes supposées du reste de l’année.
La dimension implicite de ce phénomène est plus profonde qu’une simple hausse de quelques dirhams. Il s’agit d’une crise de confiance entre le citoyen et le marché, et d’une crise de justice dans la répartition du coût des chocs climatiques et économiques. Les inondations, qui ont détruit des récoltes, n’ont pas été supportées uniquement par les agriculteurs, mais ont été immédiatement répercutées sur le consommateur final, sans mécanismes de solidarité, ni intervention intelligente de l’État pour amortir l’impact par le stockage stratégique, le soutien logistique ou la limitation des marges en périodes sensibles.
La question centrale devient alors : qui protège réellement le droit du citoyen à une alimentation accessible ? Peut-on se contenter d’appeler à la morale dans un marché dominé par les intérêts ? Ou faut-il repenser en profondeur tout le système de régulation des prix, non pas à travers des campagnes ponctuelles, mais via une politique permanente reliant marchés de gros et de détail, imposant la transparence dans la formation des prix, du champ jusqu’à la table ?
Lutter contre ces abus ne relève pas seulement du discours éthique, mais de mesures concrètes : activation réelle de la police des prix, publication quotidienne de prix de référence accessibles au public, contrôle strict des marges bénéficiaires, encouragement des circuits courts entre producteurs et consommateurs, et surtout révision de la philosophie même de la libéralisation des prix lorsqu’il s’agit de produits vitaux touchant directement à la sécurité alimentaire et sociale.
En définitive, le problème n’est pas que certains prix augmentent sous l’effet de facteurs objectifs, mais que cette hausse devienne un prétexte organisé pour ponctionner systématiquement le budget des ménages, durant un mois censé incarner la compassion plutôt que la spéculation, la solidarité plutôt que l’accaparement, l’humain plutôt que le profit maximal. Chaque année, Ramadan révèle une vérité dérangeante : un marché sans conscience ne se réforme que par une loi forte, un État présent, et un citoyen vigilant refusant de normaliser la cherté comme une fatalité.



