vendredi, février 13, 2026
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Entre un avocat devenu ministre et une profession en rupture : comment le projet de loi sur la profession d’avocat est devenu un test politique pour la justice au Maroc

La récente escalade entre l’Association des barreaux du Maroc et le ministère de la Justice n’a pas été un simple différend technique autour de dispositions juridiques. Elle s’est transformée en une véritable crise de confiance au cœur même d’un système censé reposer sur l’équilibre, le dialogue et l’indépendance des acteurs. Lorsque les avocats cessent le travail et que les tribunaux se retrouvent paralysés pendant des semaines, ce n’est plus un conflit corporatiste, mais une question politique majeure : qui détient réellement le pouvoir de définir la justice et d’en redessiner les règles au Maroc ?

La particularité de cette crise réside dans le fait que le ministre de la Justice lui-même est issu de la profession d’avocat. Son parcours au sein du barreau aurait pu constituer un levier de rapprochement et de compréhension mutuelle. Or, pour une large partie du corps professionnel, cette proximité est devenue paradoxalement un facteur de frustration et de rupture symbolique. Comment un ancien avocat peut-il porter un projet de loi sans concertation réelle avec ceux qui incarnent aujourd’hui la profession ?

Sur le plan visible, le conflit porte sur le projet de loi relatif à l’organisation de la profession d’avocat, que l’Association juge porteur de dispositions menaçant l’indépendance et les garanties fondamentales du métier. Ces garanties ne sont pas perçues comme de simples privilèges syndicaux, mais comme des piliers constitutionnels de la défense et, plus largement, du droit à un procès équitable. Autrement dit, ce que défendent les avocats dépasse leur statut professionnel : il s’agit de leur place dans l’architecture de la justice en tant qu’acteur autonome, et non comme simple auxiliaire soumis à un contrôle administratif renforcé.

Mais derrière cette lecture juridique se cache un enjeu plus profond : un conflit sur la définition même de la réforme. Le ministère raisonne selon une logique étatique de modernisation du système judiciaire, dans laquelle la réorganisation de la profession d’avocat apparaît comme un élément parmi d’autres. Les avocats, eux, se positionnent comme partenaires institutionnels, refusant d’être considérés comme de simples objets de réforme. Ce décalage de visions a transformé un texte de loi en un dossier éminemment politique.

La grève nationale et la suspension générale des prestations professionnelles ont mis en lumière la fragilité de l’équilibre au sein du service public de la justice. L’absence de la défense a entraîné le report de milliers d’affaires civiles et pénales, transformant les justiciables en victimes collatérales d’un affrontement institutionnel. À ce stade, la crise n’était plus interne à la profession, mais touchait directement à la crédibilité de l’État dans sa capacité à garantir une justice accessible et fonctionnelle.

L’intervention du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, et sa décision de geler la transmission du projet de loi au Parlement, tout en mettant en place une commission mixte sous sa supervision directe, a constitué un tournant politique. Cette démarche ne relevait pas d’une simple médiation technique, mais traduisait une reconnaissance implicite : imposer une réforme juridique sans consensus professionnel n’est plus viable dans un domaine aussi sensible que celui de la justice.

La reprise du travail par les avocats à partir du 16 février s’apparente davantage à une trêve prudente qu’à une résolution définitive. Le corps professionnel a clairement indiqué que ce retour ne signifie ni abandon des revendications ni fin du conflit, mais l’ouverture d’une nouvelle phase de négociation conditionnée aux résultats de la commission. L’avenir du dossier reste donc ouvert, entre une possible reconstruction de la confiance ou, à l’inverse, une reprise de la contestation si le dialogue se révèle purement formel.

En profondeur, cette crise révèle une limite structurelle dans la manière dont sont conçues les réformes juridiques au Maroc. L’État continue souvent d’agir selon une logique verticale, même dans des secteurs fondés sur l’indépendance, comme les professions judiciaires. Face à cela, les avocats défendent une approche horizontale, fondée sur la concertation, la négociation et la reconnaissance mutuelle de la légitimité.

Ainsi, la question essentielle posée par cette affaire dépasse largement le sort du projet de loi sur la profession d’avocat. Elle interroge le modèle même de réforme de la justice au Maroc : s’agit-il d’un modèle administratif, piloté d’en haut par l’exécutif, ou d’un modèle participatif, où les acteurs de terrain sont pleinement associés à la construction des règles qui encadrent leur mission ?

Entre un avocat devenu ministre et une profession qui perçoit dans son projet une menace pour son identité, se dessine une problématique plus large : celle du rôle du droit lui-même. Est-il avant tout un instrument de contrôle de l’État, ou un espace d’équilibre entre des pouvoirs et des acteurs indépendants ? La réponse à cette question déterminera si la trêve actuelle marque le début d’une réforme réelle, ou simplement une pause provisoire dans un conflit encore latent.

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