Baraka : « La phase exigeait un discours d’experts, pas de politique »… mais l’eau raconte une histoire plus complexe
Au moment où plusieurs régions du Maroc font face à des crues inhabituelles, entre soulagement hydrique et inquiétudes sociales, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, est intervenu avec un discours mêlant données techniques et messages politiques soigneusement calibrés. Ses déclarations ne sont pas de simples chiffres : elles constituent une clé de lecture essentielle pour comprendre à la fois la gestion de la crise, les enjeux climatiques et les limites structurelles de la politique de l’eau au Maroc.
Quand la « technicité » remplace la politique
Lors de la conférence hebdomadaire du porte-parole du gouvernement, Baraka a affirmé que son ministère « était fortement mobilisé face aux catastrophes liées aux inondations » et que « tous les responsables ont communiqué et fourni des données ». Il a surtout insisté sur le fait que « la phase actuelle exigeait la présence des experts en première ligne, et non une lecture politique des événements, afin d’éviter toute instrumentalisation du discours ».
Cette déclaration traduit une volonté claire de dépolitiser la crise, en la présentant comme un phénomène strictement technique, relevant de l’expertise scientifique et non du débat partisan. Mais derrière cette posture se cache aussi un message implicite : face à l’angoisse des populations touchées par les crues, l’État cherche à restaurer la confiance par le langage des chiffres, et non par celui des responsabilités politiques.
Des chiffres impressionnants… mais ambigus
Selon le ministre, le Maroc a enregistré depuis septembre 150 mm de précipitations, soit +35 % par rapport à la moyenne observée depuis les années 1990, et près de trois fois plus que l’année précédente. Les chutes de neige ont couvert jusqu’à 55.495 km², avec une épaisseur allant jusqu’à deux mètres dans certaines régions.
Ces données ont permis aux barrages de recevoir plus de 12 milliards de m³ d’eau en quelques mois, dont près de 11,7 milliards en moins de deux mois seulement. Le taux national de remplissage aurait atteint environ 69,4 %, soit plus de 11,6 milliards de m³ stockés.
Sur le papier, ces chiffres sont exceptionnels. Dans les faits, ils racontent une réalité plus contrastée :
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Certaines régions comme Loukkos, Sebou ou Bouregreg dépassent les 90 %, tandis que d’autres, notamment Drâa-Oued Noun, restent autour de 33 %.
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L’amélioration est réelle, mais elle résulte davantage d’un épisode climatique extrême que d’une stratégie structurelle durable.
Fin de la sécheresse… ou illusion conjoncturelle ?
Le discours officiel parle désormais de « fin de la sécheresse », après sept années de stress hydrique continu. Mais cette conclusion reste fragile. Car la hausse soudaine des réserves s’est accompagnée de dégâts humains et matériels liés aux inondations, révélant les failles de l’aménagement hydraulique, des systèmes d’alerte et de la planification territoriale.
Autrement dit, le Maroc n’est pas encore entré dans une ère de sécurité hydrique, mais dans une nouvelle phase de vulnérabilité climatique, où l’alternance entre sécheresse extrême et pluies violentes devient la norme.
Experts contre politique : un faux dilemme ?
Quand Baraka affirme que « la phase exige un discours d’experts », il pose une opposition discutable entre savoir scientifique et responsabilité politique. Car si les données techniques sont indispensables, elles ne peuvent pas se substituer au débat sur les choix publics, l’investissement dans les infrastructures, la gouvernance de l’eau ou encore la justice territoriale dans la répartition des ressources.
L’expertise peut expliquer la pluie.
Mais seule la politique peut expliquer pourquoi certaines régions restent structurellement vulnérables, malgré l’abondance ponctuelle.
Ce que révèle vraiment le discours de Baraka
Les déclarations du ministre sont globalement exactes sur le plan statistique. Les chiffres concordent avec les données nationales et internationales. Mais leur lecture officielle tend à transformer un événement climatique exceptionnel en preuve implicite de réussite gouvernementale, alors qu’il s’agit surtout d’une opportunité fragile dans un contexte de dérèglement climatique durable.
L’histoire de l’eau au Maroc aujourd’hui n’est donc pas celle d’un triomphe, mais celle d’un répit précaire : un moment de respiration hydrique, qui ne doit pas masquer les déséquilibres profonds du modèle de gestion, ni retarder les réformes structurelles indispensables.
Car dans un monde instable, le vrai indicateur de succès n’est pas le niveau des barrages après la pluie, mais la capacité d’un pays à survivre quand elle disparaît.



