Dans un pays qui a fait du chantier de la santé et de la protection sociale l’un des piliers centraux de l’État social en construction, le processus de réforme, malgré les promesses qu’il porte, demeure lourdement marqué par des contradictions structurelles entre le discours officiel et les pratiques réelles de gestion. Alors que les principes de bonne gouvernance, de transparence et de mérite sont largement proclamés, on observe, dans les rouages internes du secteur, une résurgence préoccupante des logiques de rente politique, de clientélisme et de recyclage des loyautés partisanes dans des postes supposés relever exclusivement de la compétence technique et professionnelle.
La réunion du bureau national du Syndicat Indépendant des Secteurs de la Santé, tenue le 9 février 2026, ne relève pas d’un simple acte organisationnel, mais s’inscrit comme l’expression d’une inquiétude professionnelle profonde et accumulée face à la trajectoire actuelle des nominations aux postes de responsabilité au sein du ministère de la Santé et de la Protection sociale, aux niveaux central, régional et provincial. Une inquiétude qui dépasse la question des personnes pour interroger un véritable modèle de gouvernance, susceptible de transformer un secteur vital touchant directement la vie de millions de citoyens en une sorte de « réserve partisane », gérée selon des logiques de coulisses et de calculs politiques plutôt que selon les impératifs de l’intérêt général.
Au fond, le syndicat remet sur la table un mal ancien et récurrent : l’histoire d’une politisation excessive de ce secteur, où les affiliations partisanes et les proximités organisationnelles ont trop souvent prévalu sur la compétence et le mérite. Le bilan de ces expériences est connu : aggravation des dysfonctionnements au lieu de leur résolution, gaspillage des ressources au lieu de leur rationalisation, marginalisation des élites professionnelles au lieu de leur valorisation. Chaque cycle politique semble ainsi reproduire les mêmes erreurs sous des visages différents.
Le message implicite du discours syndical dépasse la défense corporatiste pour poser une question centrale : sommes-nous réellement engagés dans une réforme institutionnelle profonde, ou assistons-nous simplement à une redistribution du pouvoir au sein d’une structure déjà fragilisée ? Peut-on sérieusement parler d’État social lorsque les postes publics deviennent des prolongements de la logique de butin électoral ?
C’est dans ce sens que le syndicat insiste sur une distinction fondamentale : la responsabilité politique ne signifie en aucun cas l’appropriation des secteurs publics par les partis, ni leur instrumentalisation au service d’agendas électoraux étroits. Elle suppose au contraire l’élaboration d’une vision stratégique nationale, fondée sur la compétence, le mérite et l’intérêt général. La santé n’est pas un secteur ordinaire, mais un domaine souverain lié directement au droit à la vie et à la dignité humaine ; toute dérive dans sa gouvernance constitue une atteinte au cœur même du contrat social.
Sur un autre plan, le syndicat attire également l’attention sur les garanties juridiques des professionnels de la santé et de la protection sociale dans le cadre de la mise en place des groupements sanitaires territoriaux. Il rappelle que cette transition institutionnelle ne doit pas devenir un prétexte à la remise en cause des droits acquis, conformément à l’article 17 de la loi 08.22, et plaide pour une révision des articles 15, 16 et 17 afin d’assurer une protection effective des statuts administratifs.
Mais la portée réelle de ce positionnement dépasse les revendications techniques ou juridiques. Elle réside dans l’appel direct à la référence politique et morale suprême de l’État, à travers le rappel du discours royal, qui place la responsabilité publique devant une exigence éthique claire : sincérité de l’engagement, dépassement des calculs partisans, et inscription de l’action publique dans l’horizon du bien commun.
C’est là que se cristallise la véritable interrogation : disposons-nous réellement de la volonté politique de séparer la politique comme service public de la politique comme instrument de domination et de rente ? Sommes-nous en train de bâtir un État social authentique, ou simplement de redécorer les mêmes structures avec un nouveau vocabulaire ?
En définitive, la bataille autour de la réforme du secteur de la santé n’est plus seulement technique ou budgétaire ; elle est devenue une bataille de valeurs, de gouvernance et de culture politique. Une bataille entre la logique de l’État et celle du parti, entre la notion de service public et celle de butin, entre un projet national collectif et des réseaux d’intérêts qui perçoivent les institutions comme des espaces de positionnement plutôt que comme des leviers d’équité sociale.



