La question des dons communaux dans les périphéries de Casablanca n’est plus un simple dossier administratif oublié dans les archives locales. Elle s’impose désormais comme une véritable « boîte noire » révélant, au fil des enquêtes, de profondes défaillances dans la gestion du patrimoine public, ainsi que des zones grises où se croisent intérêts privés et responsabilités institutionnelles diluées. L’ouverture, par les autorités provinciales de la région Casablanca-Settat, d’enquêtes administratives approfondies ne relève pas d’une routine bureaucratique, mais d’une réaction à des rapports officiels alarmants faisant état de soupçons sérieux de dysfonctionnements dans la gestion de biens censés servir l’intérêt général.
Selon les informations disponibles, ces investigations font suite à des rapports détaillés transmis par les divisions des affaires intérieures au niveau des préfectures et provinces, après la constatation de multiples irrégularités dans les procédures d’acceptation et d’enregistrement de dons consentis par des personnes physiques ou morales au profit des collectivités territoriales, sans contrepartie. Ces rapports révèlent que nombre de ces biens, bien que répondant aux conditions légales, n’ont jamais été inscrits dans les registres patrimoniaux des communes ni immatriculés auprès de la conservation foncière, en violation manifeste des règles de gestion financière et administrative.
Ce qui inquiète davantage, c’est le caractère systémique de ces manquements. Des dizaines de dons, dont certains remontent à plus de quinze ans, sont restés en dehors de tout cadre juridique clair, comme s’ils n’existaient que sur le papier. Des présidents de communes et ordonnateurs, d’après les mêmes sources, auraient failli à leurs obligations en s’abstenant de régulariser ces situations, sans fournir de justifications objectives ou de fondement légal, ce qui alimente les interrogations sur la nature réelle de ces pratiques : simple incompétence administrative ou stratégie délibérée de maintien dans l’illégalité ?
Au sein même des conseils communaux, ces questions ont provoqué de vifs débats lors des sessions ordinaires de février, où plusieurs élus ont accusé certains présidents de « laxisme » et de réticence à activer les procédures légales permettant le transfert définitif de propriété. Paradoxalement, certaines donations avaient pourtant été soumises au vote et approuvées en séance officielle, mais ces décisions sont restées symboliques, sans traduction concrète sur le plan administratif, laissant les biens concernés dans une situation de blocage durable.
Cette inertie a privé les collectivités territoriales de ressources foncières susceptibles de soutenir des projets de développement local ou la réalisation d’équipements publics, dans des zones souvent confrontées à une pénurie structurelle de terrains disponibles. Il s’agit ainsi d’un double gaspillage : gaspillage d’opportunités de développement et érosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions.
Plus grave encore, certaines situations laissent planer des soupçons de connivence entre responsables communaux et donateurs initiaux, dans le but de récupérer ultérieurement ces biens ou d’en disposer de manière détournée, profitant précisément de l’absence d’immatriculation légale. L’absence d’enregistrement ne serait alors plus un simple dysfonctionnement technique, mais un outil permettant de créer une « zone grise » favorable à la réaffectation du patrimoine public en dehors de tout contrôle institutionnel.
En profondeur, cette affaire dépasse largement la problématique des dons communaux : elle met en lumière une crise de gouvernance territoriale, où les failles administratives se transforment en leviers de dérives potentielles, et où le principe de reddition des comptes peine à s’imposer. L’ouverture de ce dossier par les autorités peut constituer un premier pas vers une réforme, mais son enjeu réel dépendra de la capacité à passer de l’enquête administrative à une véritable logique de responsabilité et de sanctions, afin que les biens publics ne restent pas prisonniers d’un entre-deux juridique propice aux abus.



