La crise opposant le ministre de la Justice, Abdel Latif Wahbi, aux barreaux marocains n’est plus un simple désaccord technique sur les dispositions d’un projet de loi. Elle s’est transformée en un affrontement politique et institutionnel exposé, après l’échec d’une tentative de médiation parlementaire sur laquelle certains groupes parlementaires comptaient pour apaiser les tensions croissantes. Un échec qui ne reflète pas seulement la difficulté du dialogue, mais révèle également la profondeur de la fracture dans l’approche de la réforme d’une profession considérée comme un pilier de la justice et de l’État de droit.
Selon des informations croisées, des contacts non officiels ont eu lieu ces derniers jours entre les présidents de groupes parlementaires de la majorité et de l’opposition, le ministre de la Justice et l’Association des barreaux du Maroc, dans le but d’ouvrir un canal de négociation informel autour du projet de loi controversé. Cette initiative, toutefois, est née morte, car elle s’est heurtée à une condition essentielle défendue par les professionnels : le retrait pur et simple du projet avant tout dialogue, ce qui a vidé de sa substance toute médiation, tant sur le plan politique que pratique.
La paradoxale situation est que le ministre de la Justice, selon des sources concordantes, n’avait pas exprimé un refus initial de s’asseoir à la table du dialogue, mais a manifesté sa disposition à discuter, avant de recevoir un refus pour la tenue de la rencontre, face à l’intransigeance des avocats. Ce refus est lourd de signification : le pont parlementaire a montré ses limites face à un conflit qui n’est plus technique mais qui devient une lutte sur la légitimité de la réforme et sur la détermination de ses limites.
Par ailleurs, certaines voix au sein de l’opposition ont rejeté, dès le départ, le principe même de la médiation, estimant que le gouvernement, représenté par le ministère de la Justice, est la seule entité politiquement responsable de ce projet et qu’il lui revient d’en convaincre les acteurs professionnels, plutôt que de recourir à des médiations parlementaires pouvant être perçues comme une dérobade face à la responsabilité. Dans ce sens, la médiation est passée d’outil de règlement de crise à nouveau sujet de désaccord sur la nature des rôles constitutionnels et les limites de l’intervention politique.
Dans ce contexte de blocage, les barreaux poursuivent leur escalade inédite en suspendant l’exécution de certains services professionnels, un geste lourd de symbolisme : suspendre une partie de la justice au nom de la défense même de la justice. Une action qui met l’État face à un véritable test, non seulement dans la gestion du conflit, mais aussi dans sa capacité à conduire une réforme participative qui ne soit pas imposée par la force législative ni gérée par la logique de la domination.
Ce qui ressort de cette crise, c’est qu’elle ne se limite plus à un conflit sur un texte légal. Elle est le miroir d’une crise plus profonde dans la relation entre le pouvoir exécutif et les acteurs professionnels, et dans la conception gouvernementale du dialogue social et institutionnel. Lorsque le parlement échoue à jouer le rôle de médiateur, lorsque le ministère n’arrive pas à convaincre ses partenaires, et que les avocats ferment la porte au recul, la question fondamentale n’est plus : qui gagnera ce conflit ? Mais plutôt : qui paiera le prix de l’effondrement de la confiance entre l’État et l’un des piliers essentiels du système judiciaire ?



