Le nom de Mohamed Chouki n’était pas parmi ceux envisagés pour la succession au sein du Rassemblement National des Indépendants, et sa présence politique, jusqu’à récemment, ne le plaçait pas en tête du paysage. Pourtant, soudainement et sans préavis, l’homme devient le candidat unique à la direction du parti, dans un contexte que plusieurs observateurs qualifient de plus complexe que ce que laissent transparaître les communiqués officiels.
Le magazine Jeune Afrique ne s’est pas contenté de dresser son CV dans un portrait consacré à Chouki, mais a posé une question politique plus profonde : quel message le RNI souhaite-t-il envoyer en choisissant une personnalité avec un parcours aussi sinueux et un réseau de relations économiques et politiques étendu, pour diriger un parti qui contrôle le gouvernement et détient les clés de la décision exécutive ?
Le 28 janvier, le bureau politique du parti a validé la candidature unique de Mohamed Chouki pour succéder à Aziz Akhannouch, en préparation d’un congrès extraordinaire à El Jadida. Cette décision, qui paraît fluide en apparence, résulte, selon des sources médiatiques concordantes, d’arrangements internes complexes, avec la convocation express des coordinateurs régionaux à Rabat pour assurer le soutien, poussant ainsi des figures comme Mohamed Ouarar à se retirer, comme si la question avait été réglée en coulisses avant même d’être discutée ouvertement.
Agé de 49 ans, Chouki possède un parcours académique international : formation à l’Université Al Akhawayn, puis aux États-Unis, avant de se tourner vers le monde de la finance et des affaires où il dirige AD Capital, une société de gestion d’actifs. Cependant, derrière ce parcours brillant se cachent, selon les analyses médiatiques, des couches moins visibles, fortement liées à l’influence familiale et aux réseaux locaux.
Mohamed Chouki est le fils d’Ahmed Chouki, ancien député du Parti Authenticité et Modernité (PAM) dans la province de Boulemane, un acteur local disposant de multiples intérêts dans l’immobilier, la construction et l’agriculture, et ayant tissé au fil des années un réseau relationnel qui lui a permis de jouer un rôle de médiateur politique et économique dans la région. Ce contexte rend l’entrée de Mohamed Chouki en politique plus proche d’une logique héréditaire que d’un parcours partisan classique basé sur la progression interne.
Aux débuts de sa carrière, il a tenté de se construire un parcours au sein du PAM et a été l’un des fondateurs de sa première jeunesse partisane. Cependant, son ambition a rapidement rencontré des conflits internes qui se sont soldés par une altercation connue avec Elyaz El Omari, le secrétaire général de l’époque, aboutissant à son exclusion. Plusieurs témoignages médiatiques rappellent cet épisode comme emblématique de la fragilité entre ambition personnelle et structure partisane.
Malgré cet échec, Chouki n’a pas quitté la scène politique. Il est resté élu au conseil de la région Fès-Meknès grâce au réseau de son père, avant de reconstruire son parcours à Dubaï, travaillant avec des groupes d’investissement émiratis et accumulant des relations dans le domaine bancaire et financier, notamment au sein de la Banque Islamique d’Abu Dhabi – Egypte. Selon des sources publiques, il est alors passé d’acteur local à homme d’affaires régional, même si son nom reste associé à des différends commerciaux toujours en cours devant la justice.
Son retour au Maroc ne s’est pas fait par le biais de la société civile ou du militantisme intellectuel, mais par le RNI, qui recherchait alors des visages jeunes, dotés de compétences financières et de réseaux internationaux. En 2019, il se rapproche du parti ; en 2020, Akhannouch le nomme au conseil d’administration d’Africa Gas, puis en 2021, il récupère la circonscription parlementaire de son père grâce à un soutien organisationnel et financier manifeste.
Au sein du Parlement, Chouki est resté discret pendant plusieurs années, malgré la présidence stratégique de la commission des finances, jusqu’au moment où, après le limogeage de Mohamed Ghiat à la tête du groupe parlementaire, il devient un défenseur actif d’Akhannouch et prend la présidence du groupe parlementaire, un parcours que des analystes interprètent comme une promotion rapide dans la hiérarchie du pouvoir, plutôt qu’un ascension politique traditionnelle.
Fait notable : cette montée en puissance coïncide avec l’expansion de ses investissements dans le secteur agricole via AD Capital Farms, un domaine fortement soutenu par l’État, soulevant, selon des analyses économiques indépendantes, des questions légitimes sur les limites possibles entre influence politique et intérêts économiques, sans qu’il n’existe de preuve officielle de violation de la loi.
La situation se complexifie avec le dossier judiciaire en cours à son encontre, suite à la plainte de Rachid Fayek, ancien parlementaire condamné pour corruption, qui l’a accusé d’avoir sollicité une somme pour intervenir dans des désignations électorales. Bien que Chouki ait fermement nié toute implication, le dossier reste ouvert, avec une audience prévue dans les mois à venir, constituant, selon le prisme médiatique, un facteur de pression sur son image publique.
C’est à ce moment précis que la question posée par Jeune Afrique prend tout son sens : pourquoi Mohamed Chouki ? Pourquoi maintenant ? Et pourquoi candidat unique sans véritable concurrence ?
Les informations recueillies dans les coulisses du parti indiquent que Mustapha Bittas, porte-parole officiel du gouvernement, était considéré comme l’héritier naturel, mais les équilibres internes, notamment la relation entre Akhannouch et Rachid Talbi Alami, ont conduit à son exclusion, et au choix de Chouki comme solution consensuelle pour satisfaire les centres de décision, même s’il n’avait pas de poids politique significatif au sein des bases traditionnelles du parti.
Ainsi, dans une lecture analytique, Mohamed Chouki ne semble pas incarner une nouvelle direction partisane autant qu’il reflète une logique de “désignation camouflée”, où les dirigeants sont façonnés en coulisses et présentés au public dans un cadre électoral formel. Il est un héritier inattendu, non seulement parce que sa nomination surprend, mais parce qu’elle illustre comment les partis se transforment, de lieux de débat politique, en instruments de gestion du pouvoir, gouvernés par les réseaux et les relations plutôt que par les programmes et les visions.
Dans ce sens, la montée de Chouki ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme, mais, selon une lecture politique, celle d’un parti… et celle d’une étape entière de la politique marocaine.



