La nouvelle de la révocation de Nour Eddine Bensouda de ses fonctions à la tête de la Trésorerie générale du Royaume n’a pas été un événement ordinaire dans le calendrier des nominations et des révocations administratives. Elle apparaît plutôt comme un moment charnière dans un long parcours de controverses silencieuses entourant l’un des postes les plus sensibles de l’État. Il ne s’agit pas simplement d’un changement de nom à la tête du ministère des Finances, mais de la fin d’une période d’environ seize ans, durant laquelle une seule personne a exercé un contrôle direct sur les flux financiers de l’État, avec le pouvoir de signature qui fait de lui l’un des acteurs les plus influents au sein du ministère.
En apparence, la révocation a surpris, et son timing semblait précipité, surtout qu’elle n’a pas été accompagnée de la nomination immédiate d’un nouveau Trésorier général, conférant à la décision un caractère exceptionnel, plus proche d’un arrêt de parcours que d’un simple roulement administratif normal. Ce seul élément ouvre la porte à l’interprétation : sommes-nous face à une mesure technique routinière ou à un message politique et administratif indiquant qu’une certaine ère est révolue ?
Pourtant, lire l’événement en dehors du parcours de Bensouda serait incomplet. Il n’était pas un simple haut fonctionnaire, mais une personnalité qui a construit son influence avec patience au cœur des rouages de l’État, depuis ses débuts au cabinet du ministre des Finances, en passant par la direction générale des impôts, jusqu’au poste de Trésorier général. Cette ascension rapide et exceptionnelle a fait de lui un symbole d’administration technique forte, tout en le plaçant au centre de plusieurs débats publics récurrents qui n’ont jamais abouti à une véritable reddition de comptes institutionnelle.
Parmi les épisodes les plus discutés, l’affaire des indemnités croisées en 2012 avec le ministre de l’Économie et des Finances soulève des questions profondes sur l’éthique de la gestion des finances publiques et les limites de l’interaction entre pouvoir administratif et pouvoir politique. Il ne s’agit pas seulement d’un problème juridique : la question éthique se pose aussi. Est-il acceptable que deux hauts responsables signent des indemnités financières de fonds publics l’un pour l’autre, sans mécanismes de contrôle indépendants ?
Puis vint l’épisode de 2018, lié à l’acquisition par Bensouda et sa famille d’un terrain appartenant à l’État dans une zone touristique de Marrakech, relançant la question plus large de la relation entre responsables publics et richesse privée. Là encore, la discussion n’a pas débouché sur une procédure judiciaire claire, mais elle a contribué à établir l’image d’un acteur évoluant dans une zone grise entre autorité et influence.
Ce qui rend la révocation de Bensouda symboliquement significative, ce n’est pas seulement le passé controversé, mais également la personne elle-même. Diplômé de l’École Moulouya et bénéficiant d’une proximité directe avec le Roi, son parcours revêt une dimension politique et éthique particulière : comment un responsable ayant atteint ce niveau de confiance royale peut-il devenir sujet de débats sur d’éventuels conflits d’intérêts ?
Ainsi, la révocation ne peut être interprétée comme une simple décision administrative. Elle constitue un véritable test du concept de reddition de comptes au Maroc. La question fondamentale n’est plus : pourquoi Bensouda a-t-il été révoqué ? Mais plutôt : cette révocation marquera-t-elle la fin de l’histoire ou le début d’un véritable débat ? Reste-t-elle un simple changement de visage ou offre-t-elle l’occasion de repenser la nature du pouvoir au sein de l’administration financière et les mécanismes de contrôle des gestionnaires des finances publiques ?
En conclusion, la révocation peut sembler tardive, mais elle vaut mieux que la prolongation d’un parcours dont la légitimité symbolique s’était érodée. Cependant, la valeur réelle de cette décision ne se mesurera pas à sa date de publication, mais à sa capacité à ouvrir un véritable débat institutionnel sur le lien entre responsabilité et reddition de comptes, ou si elle restera simplement un changement silencieux de visages au sein d’un système inchangé.



