Les récentes inondations qui ont frappé la ville de Ksar El Kébir ne relèvent pas d’un simple épisode climatique passager. Elles apparaissent plutôt comme une véritable « mise en accusation historique » d’un long processus d’aménagement urbain fondé sur l’oubli de la géographie et la croyance illusoire en la domestication définitive de la nature. Les eaux qui ont envahi les quartiers les plus vulnérables ne sont pas seulement tombées du ciel : elles ont ressurgi de la mémoire hydraulique de la ville, de ses anciens cours d’eau, de ses zones basses et de ses marécages que l’on a effacés sur les plans mais jamais dans la réalité.
Ksar El Kébir n’est pas une ville étrangère aux inondations. Son histoire urbaine s’est construite, depuis ses origines, en interaction permanente avec le fleuve Loukkos, dans une plaine inondable par excellence, où l’implantation humaine a toujours dépendu d’une compréhension fine des dynamiques de l’eau. Or, cette conscience historique s’est progressivement érodée, remplacée par une gestion à courte vue, convaincue que la construction du barrage d’Oued El Makhazine et les longues années de sécheresse suffisaient à effacer durablement le risque.
La lecture historique de l’urbanisation révèle que le noyau initial de la ville, autour de Bab El Oued et de Chariaa, n’était pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un équilibre subtil entre proximité des ressources hydriques et éloignement relatif des zones les plus exposées. Même l’administration coloniale espagnole, pourtant guidée par des logiques militaires, avait fait preuve d’un certain pragmatisme technique en choisissant les hauteurs du nord-ouest pour y implanter ses casernes, ce qui correspond aujourd’hui au quartier de « Douar Al Askar », consciente de la nature instable du champ inondable.
La rupture majeure intervient après l’indépendance, surtout à partir de la fin des années 1970. La construction du barrage, conjuguée aux vagues de sécheresse et à l’exode rural, a nourri l’illusion d’un « contrôle total » de l’eau. Des zones historiquement marécageuses ou traversées par des écoulements naturels ont été requalifiées en terrains constructibles. La ville s’est étendue horizontalement de manière rapide, non pas selon une logique de planification, mais sous la pression d’une urbanisation d’urgence destinée à absorber l’afflux démographique.
Ce qui s’est produit dans des quartiers comme Al Marîna n’est donc pas une surprise géographique, mais la conséquence directe de l’obstruction progressive des anciens réseaux d’écoulement. Les fossés et oueds qui formaient autrefois un système naturel de drainage ont été comblés ou bâtis, privant la ville de ses mécanismes élémentaires de protection. L’urbanisme contemporain s’est développé sur l’hypothèse que « le danger était définitivement écarté », comme si le barrage et la sécheresse pouvaient réécrire les lois de la nature.
Pourtant, l’histoire de Ksar El Kébir raconte autre chose. La ville a survécu là où d’autres cités idrissides voisines, comme Al Basra ou Daman, ont disparu, non parce qu’elle a défié la nature, mais parce qu’elle a longtemps su s’y adapter. Même lors des inondations dévastatrices de 1963 et 1970, les habitants reconstruisaient leurs maisons sur les mêmes fondations, conservant une mémoire spatiale du risque et intégrant l’aléa dans la dynamique urbaine.
Fait paradoxal, l’intervention coloniale, malgré ses limites, avait tenté de gérer techniquement le problème hydraulique, notamment en fermant certaines canalisations séparant Chariaa de Bab El Oued afin de mieux contrôler les flux. À l’inverse, l’urbanisation récente, pourtant supposée plus rationnelle et mieux outillée, a ignoré les réseaux naturels, en bâtissant directement sur d’anciens lits d’eau sans dispositifs suffisants de prévention.
Plus grave encore, cette extension urbaine a non seulement fragilisé l’équilibre hydrologique, mais aussi détruit le « ceinture verte » de la ville, en transformant des terres agricoles fertiles en surfaces bétonnées. La capacité du territoire à absorber les chocs climatiques s’en est trouvée fortement réduite : la ville a perdu à la fois l’eau qu’elle ne sait plus canaliser et la terre qui pouvait la retenir.
Certes, les précipitations récentes dépassent en intensité les capacités de nombreuses infrastructures, même dans des pays développés. Mais ce constat ne saurait exonérer les politiques publiques de leur responsabilité structurelle. Le problème n’est pas seulement la pluie, mais une ville pensée comme si la pluie ne devait plus jamais revenir. Entre déficit de contrôle urbain, pressions sociales, logiques électorales dans l’octroi des autorisations et absence de vision écologique, s’est imposé un modèle urbain sans mémoire et sans histoire.
Au fond, ce que les « inondations du Loukkos » interrogent, ce n’est pas uniquement l’efficacité des canalisations, mais la philosophie même de l’aménagement : construisons-nous des villes comme des entités vivantes inscrites dans un milieu naturel aux règles propres, ou comme de simples projets de béton coupés de leur géographie ? Aujourd’hui, Ksar El Kébir ne subit pas tant la colère de l’eau que le prix de son oubli.



