mercredi, février 4, 2026
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Plus de 1,62 million de chômeurs : quand la baisse statistique masque une crise sociale durable

Les chiffres publiés par le Haut-Commissariat au Plan pour l’année 2025 ne ressemblent pas à une simple note technique sur le marché du travail. Ils dessinent plutôt le portrait inquiet d’une société où la précarité s’installe, malgré le discours officiel sur une « légère amélioration » des indicateurs. Car annoncer un taux de chômage de 13 % — en recul de seulement 0,3 point par rapport à 2024 — signifie concrètement que plus de 1,62 million de Marocains restent exclus du circuit productif, et qu’un diplômé sur cinq demeure sans emploi.

En apparence, le tableau semble moins sombre : le chômage recule aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural, et le nombre de chômeurs baisse de 17 000 personnes. Mais cette amélioration arithmétique cache une réalité plus structurelle. La baisse ne provient pas d’une véritable dynamique économique ni d’une création massive d’emplois, mais plutôt d’un simple réajustement au sein d’un même vivier fragile. Le chômage continue ainsi de se concentrer dans les villes, avec un taux dépassant 16 %, contre 6,6 % en milieu rural, largement marqué par l’emploi informel et saisonnier.

L’analyse par genre révèle un déséquilibre plus profond encore. Le taux de chômage des femmes grimpe à plus de 20 %, alors qu’il recule chez les hommes pour s’établir autour de 11 %. Il ne s’agit pas d’un phénomène conjoncturel, mais d’un schéma persistant : malgré les discours sur l’autonomisation économique, les femmes restent les grandes perdantes du marché du travail, même lorsqu’elles disposent de diplômes.

Mais c’est surtout le chômage des jeunes qui alerte. La tranche d’âge 15-24 ans dépasse désormais les 37 %, ce qui signifie qu’un jeune sur trois se retrouve sans emploi et souvent sans formation. Ce chiffre ne traduit pas seulement une crise de l’emploi, mais une crise de perspectives : l’attente devient une condition sociale, et le diplôme cesse d’être un levier de mobilité pour se transformer en source de frustration.

La contradiction la plus frappante concerne justement les diplômés. Alors que le chômage des non-diplômés reste relativement faible (moins de 5 %), il atteint près de 19 % chez les diplômés, et dépasse 24 % chez les techniciens et cadres moyens. Le marché du travail marocain ne valorise donc pas l’investissement éducatif ; il peine à absorber ses propres élites, poussant nombre d’entre elles vers l’émigration, la reconversion forcée ou l’inactivité prolongée.

La dimension la plus inquiétante reste cependant la « qualité » du chômage. Plus de la moitié des chômeurs n’ont jamais travaillé de leur vie, et près des deux tiers sont en situation de chômage de longue durée, avec une durée moyenne d’attente de 33 mois. On n’est plus face à un chômage transitoire, mais à une exclusion durable, qui réduit progressivement les chances de réinsertion.

Même ceux qui ont déjà travaillé ne sont pas épargnés. La majorité provenait des secteurs des services, de l’industrie ou du BTP, secteurs particulièrement vulnérables aux cycles économiques. Une fois licenciés, ces travailleurs se retrouvent souvent sans protection sociale réelle et sans dispositifs efficaces de reconversion.

En arrière-plan, un autre indicateur confirme l’ampleur de la crise : le sous-emploi. Près de 1,19 million de personnes travaillent dans des conditions insuffisantes, que ce soit en termes d’heures, de revenus ou d’adéquation avec leurs qualifications. Autrement dit, une large frange des « actifs » vit une précarité comparable à celle des chômeurs.

Au final, les chiffres de 2025 ne racontent pas l’histoire d’un redressement, mais celle d’une crise structurelle. Une crise où la croissance ne se traduit pas par des emplois décents, où l’éducation ne garantit plus l’intégration, et où les politiques publiques peinent à transformer les indicateurs macroéconomiques en véritables opportunités sociales. Le chômage au Maroc n’est plus seulement un problème économique : il est devenu une question politique et existentielle sur le sens même du développement.

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