samedi, janvier 31, 2026
AccueilActualitésDe la victoire touristique à 13,7 milliards de dollars en une seule...

De la victoire touristique à 13,7 milliards de dollars en une seule année à l’impasse financière : où vont les recettes record du Maroc ?

En apparence, les chiffres annoncés par le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire ressemblent à une véritable success story : des recettes record en devises atteignant près de 138 milliards de dirhams en 2025, soit environ 13,7 milliards de dollars, en hausse de plus de 21 % par rapport à 2024. Un niveau inédit dans l’histoire du tourisme marocain, d’autant plus significatif qu’il dépasse, avec une année d’avance, l’objectif fixé par la feuille de route touristique à l’horizon 2026.

Cette performance ne s’explique pas uniquement par l’augmentation du nombre de visiteurs, qui avoisine les 20 millions de touristes, mais traduit également une transformation qualitative de l’offre touristique. Le Maroc n’est plus seulement une destination saisonnière, mais un produit diversifié, allant du balnéaire aux villes impériales, de la culture à l’écotourisme, en passant par le sport et le tourisme médical. Le tourisme interne, avec des dépenses estimées à 48 milliards de dirhams, confirme par ailleurs que les Marocains eux-mêmes sont devenus des acteurs centraux de cette dynamique, et non de simples consommateurs marginaux.

3,5 % de déficit… mais qui finance la facture de 60,5 milliards de dirhams de dette ?

Dans le discours officiel, la ministre du Tourisme souligne que ces recettes record signifient surtout une création de valeur ajoutée, et pas seulement une inflation du nombre de touristes. L’ambition affichée est de faire du tourisme un moteur du développement territorial et un levier durable de création d’emplois. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis : croissance sectorielle, afflux de devises, emplois, et développement local.

Mais la contradiction apparaît dès que l’on quitte les chiffres du tourisme pour examiner ceux du ministère de l’Économie et des Finances. Officiellement, le déficit budgétaire reste limité à 3,5 % du PIB, un niveau jugé acceptable selon les standards internationaux. Pourtant, derrière cette présentation rassurante se cache une réalité plus préoccupante : un déficit effectif avoisinant 60,5 milliards de dirhams, qui révèle la persistance du recours à l’endettement pour financer les dépenses publiques.

Plus inquiétant encore, la baisse apparente du taux d’endettement à 67,2 % du PIB s’accompagne d’une hausse significative du coût du service de la dette. Les intérêts ont augmenté de plus de 22 % en une seule année, ce qui signifie qu’une part croissante du budget est absorbée par le remboursement des dettes passées, au détriment de l’investissement productif et des politiques sociales.

Du côté des recettes publiques, qui dépassent 424 milliards de dirhams avec une progression de 14,2 %, l’amélioration ne reflète pas nécessairement une expansion réelle de l’économie ou une dynamique de création de richesses. Elle repose principalement sur l’intensification de la pression fiscale sur les mêmes catégories formelles et déjà contributrices, tandis que l’économie informelle, qui concerne des millions de Marocains, demeure largement en dehors de l’assiette fiscale.

Les dépenses ordinaires, elles, atteignent 348,7 milliards de dirhams, tirées vers le haut par les charges de fonctionnement et les intérêts de la dette, alors que les subventions de la Caisse de compensation reculent de 30 %. Concrètement, cela se traduit par un transfert du fardeau vers le citoyen, à travers la hausse du coût de la vie et la réduction des mécanismes de soutien. Quant au soi-disant excédent ordinaire de 75,5 milliards de dirhams, il relève davantage d’un équilibre comptable que d’un véritable surplus économique.

Même les dépenses d’investissement, évaluées à 125,3 milliards de dirhams, bien qu’en hausse, suscitent des interrogations quant à leur efficacité réelle : génèrent-elles des emplois durables ? Améliorent-elles la productivité ? Ou restent-elles concentrées dans des projets d’infrastructures dont l’impact social direct demeure limité ?

C’est là que se dessine la grande contradiction : le Maroc enregistre des performances touristiques historiques et renforce son attractivité internationale, tout en continuant à financer son équilibre budgétaire par l’endettement et la pression fiscale, avec une charge de la dette de plus en plus lourde et des marges sociales en recul. La question centrale n’est plus seulement de savoir combien de devises entrent dans le pays, mais comment ces ressources sont utilisées et pourquoi elles ne se traduisent pas clairement par une amélioration du niveau de vie des citoyens.

En définitive, les indicateurs macroéconomiques s’améliorent sur le papier, tandis que le ressenti social reste marqué par la hausse du coût de la vie et la persistance des inégalités. Une fracture se creuse ainsi entre l’économie des chiffres et l’économie du quotidien, entre l’image d’un pays performant dans les classements internationaux et la réalité d’une société qui continue de payer le prix d’un équilibre budgétaire fondé davantage sur la dette que sur une croissance réellement inclusive et durable.

Au final, la vraie question n’est pas technique, sur les taux de croissance ou le volume des recettes, mais existentielle : quel est le sens réel du développement ?

Comme l’a souligné le roi Mohammed VI :
« Tous les citoyens en ont-ils bénéficié, ou seulement certaines catégories ? »

Une interrogation qui ramène au cœur du problème : une économie qui accumule les chiffres, mais qui n’a pas encore réglé la question de la justice dans la répartition des richesses.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments