Au moment où les noms ont commencé à circuler dans l’espace public comme des actions en bourse, le Rassemblement National des Indépendants (RNI) a donné l’impression – dans l’imaginaire médiatique – d’être déjà entré dans l’ère de l’“après Akhannouch”, alors même que le parti n’a jamais annoncé que cette phase avait commencé. Entre Rachid Talbi Alami, Yassir Zenagui, Hafid Elalamy et Mohamed Aujjar, une conviction s’est installée : la succession serait soit déjà réglée, soit sur le point de l’être. Or, à l’intérieur du parti, selon des informations précises émanant de sa direction, la réalité est tout autre : aucun candidat, aucune candidature, et aucun débat formel sur les noms.
Le RNI, tel que le décrit une source dirigeante, ne vit pas une course à la succession mais une séquence procédurale. Une phase technico-organisationnelle visant à préparer un congrès national extraordinaire, et non un moment de redistribution des postes ou de rivalités de leadership. À ce jour, aucune candidature n’a été déposée auprès de la commission préparatoire, le bureau politique n’a discuté d’aucun nom, et Aziz Akhannouch lui-même n’a donné aucun signal concernant son éventuel successeur. Tout le reste relève d’une lecture extérieure au texte organisationnel.
C’est ici que se révèle la fracture entre deux logiques :
celle du parti, fondée sur les règles, les délais et les procédures ;
et celle de l’espace public, dominée par la recherche du “successeur prêt-à-l’emploi”.
Ceux qui projettent des noms sur la scène médiatique lisent le RNI à travers une culture politique traditionnelle, où chaque transition est interprétée comme une bataille de succession symbolique. Or le parti, depuis 2017, a bâti une grande part de sa légitimité interne sur la discipline institutionnelle, et non sur la centralité d’une figure charismatique.
C’est dans cette logique que s’inscrit la décision d’Aziz Akhannouch de proposer la tenue d’un congrès extraordinaire avant l’expiration maximale de son mandat. Il aurait pu, politiquement et statutairement, opter pour une prolongation ou une modification des règles. Il a fait l’inverse : il a encadré la transition juridiquement pour la soustraire à l’ambiguïté politique. La phase actuelle n’est donc pas un vide, mais une phase de maîtrise.
Mais ce choix institutionnel, par nature discret, entre en collision avec un environnement médiatique avide de récits spectaculaires : qui arrive ? qui tient les rênes ? qui est favori ? C’est là qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler la “fabrication médiatique des successeurs” : on amplifie des noms, on les érige en candidats naturels, on installe l’idée d’une compétition invisible, puis on reproche au parti un flou qu’il n’a pas produit.
C’est précisément dans ce climat qu’est apparue une publication sur Facebook présentant Rachid Talbi Alami comme un “candidat fort” pour diriger le parti durant une “période de transition” jusqu’aux prochaines législatives.

En apparence, il s’agit d’une fuite politique. Mais son langage et sa symbolique en disent plus que le message explicite. La notion même de “période de transition” suggère qu’un cycle touche à sa fin et que le parti chercherait non pas un chef de bataille, mais un gestionnaire de passage.
Le choix de Talbi Alami dans ce récit n’est pas neutre : il est perçu comme une figure institutionnelle, parlementaire, consensuelle, capable de gérer des équilibres internes plutôt que d’imposer une nouvelle hégémonie. Le message implicite n’est donc pas “Talbi Alami est le futur chef”, mais plutôt :
“Le RNI se prépare à une phase post-électorale délicate qui exigera un arbitre plus qu’un conquérant.”
Mais ce scénario, aussi sophistiqué soit-il sur le plan symbolique, reste extérieur au processus réel. À l’intérieur du parti, l’enjeu fondamental n’est pas le nom, mais la continuité de l’architecture organisationnelle : les réseaux, les structures professionnelles, les bases régionales, l’accumulation construite au fil des années. La direction craint une seule chose : que la transition devienne une rupture ou un règlement de comptes. D’où la volonté de neutraliser la logique des personnes au profit de celle de la continuité.
En réalité, ce que vit aujourd’hui le RNI renvoie à une tension plus large dans la vie politique marocaine :
chaque fois qu’un parti tente de gérer sa transition de manière institutionnelle, on le ramène au théâtre des noms ;
et chaque fois qu’il retarde le débat sur les leaderships, on y voit un conflit latent.
Or, le message interne est clair :
la succession ne se fabrique ni sur Facebook, ni dans les tribunes médiatiques, ni dans la spéculation. Elle se décide au congrès, par les votes, par les candidatures formelles, et sous l’autorité des règles.
D’ici là, le parti restera officiellement sans prétendants — et sans dauphins.
Le reste n’est que bruit.



