mardi, mars 10, 2026
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Les trains du Maroc entre logique de sécurité et logique de surveillance Quand les milliards sont consacrés à la surveillance… et non à la sécurité

Quand le rail devient le miroir de l’État : les trains marocains entre logique de sécurité et logique de contrôle

La catastrophe ferroviaire qui a coûté la vie à des dizaines de citoyens marocains n’a pas été un simple « incident technique ». Elle a constitué un moment de vérité, révélant une faille plus profonde dans la conception même du service public.
Ce jour-là, une promesse implicite s’est imposée : plus de voyageurs debout, plus de surcharge, plus de tolérance au risque.

Or, ce que j’ai constaté aujourd’hui dans le train entre Kénitra, Rabat et Tanger donne un tout autre signal : wagons saturés, couloirs bondés, passagers entassés près des portes. Comme si l’exception sécuritaire annoncée après la tragédie n’avait été qu’une parenthèse vite refermée.

Le train n’a pas changé.
Seule a changé notre capacité à nous habituer au danger.

Du service public à l’épreuve quotidienne

Les témoignages des usagers sur les lignes Rabat–Casablanca–Mohammedia–Bouznika ne décrivent pas des dysfonctionnements ponctuels, mais un système devenu structurellement fragile :

  • Les retards sont devenus la norme

  • La surcharge est banalisée

  • L’information est rare ou imprécise

  • Le voyageur est réduit à un simple usager passif

Dans les économies modernes, le transport ferroviaire est un pilier de la productivité. Chaque minute perdue a un coût mesurable.
Au Maroc, le temps du citoyen semble, lui, ne figurer dans aucune équation.

C’est là que se situe le cœur du problème :
le rail est géré comme un dispositif technique, non comme un droit public.

Le TGV vitrine, les trains du quotidien oubliés

Le contraste est frappant. Le Maroc a investi des milliards dans le TGV Al Boraq, symbole de modernité et de vitesse, pendant que les trains ordinaires — ceux qu’emprunte la majorité des Marocains — continuent de fonctionner dans des conditions précaires :

  • Matériel vieillissant

  • Horaires aléatoires

  • Pression humaine au-delà des capacités prévues

  • Personnel en première ligne sans véritable marge de décision

Comme si l’État avait construit une façade pour l’extérieur, en laissant l’arrière-cour aux citoyens.

Des millions pour surveiller, peu pour prévenir

C’est dans ce contexte que surgit un autre paradoxe :
l’Office national des chemins de fer consacre plus de 21,6 millions de dirhams à l’extension de son système de vidéosurveillance :

  • caméras thermiques

  • caméras 360°

  • systèmes d’analyse vidéo

  • plateforme centralisée

  • maintenance, formation, support technique

Tout pour voir les passagers.
Presque rien pour améliorer leurs conditions.

La vraie question n’est donc pas technologique, mais politique au sens noble :

Faut-il mieux documenter les dysfonctionnements, ou les empêcher ?

Avons-nous besoin de caméras haute définition pour constater la surcharge ?
Ou de trains supplémentaires pour l’éviter ?

De la logique du service à celle du contrôle

Regrouper dans une seule et même commande publique :

  • la fourniture

  • l’installation

  • la maintenance

  • la plateforme numérique

  • et l’assistance technique

revient à construire un modèle de gouvernance fermé, concentrant les moyens et les données.

Cela ouvre un débat légitime, au cœur de toutes les démocraties contemporaines :

achète-t-on de la sécurité, ou un dispositif de contrôle ?

Quand la gestion devient un destin

Le point le plus troublant reste pourtant ailleurs :
les mêmes responsables, les mêmes méthodes, les mêmes résultats.

Dans les systèmes où la responsabilité est réelle, une catastrophe entraîne une rupture.
La répétition impose une évaluation.

Ici, le temps administratif semble figé, même quand les trains déraillent.

Ce que révèle le rail

Le chemin de fer est devenu bien plus qu’un moyen de transport.
Il est le reflet d’un choix de gouvernance :

  • investir dans l’humain ou dans son image

  • garantir la sécurité ou en gérer la perception

  • corriger les causes ou administrer les symptômes

Le voyageur marocain ne réclame pas un train européen.
Il demande simplement de ne pas être le prochain nom sur une liste de victimes.

Tant que cette question ne sera pas posée au niveau de la décision,
les caméras continueront de filmer,
et le dysfonctionnement, lui, de circuler.

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