En moins de vingt-quatre heures, l’opinion publique marocaine a été confrontée à deux événements lourds de sens : un communiqué médical officiel, publié un samedi, annonçant que le Roi Mohammed VI souffre de douleurs lombaires nécessitant une période de repos fonctionnel, suivi, le lendemain, par l’annonce du Chef du gouvernement et président du Rassemblement National des Indépendants (RNI), Aziz Akhnouch, de sa décision de ne pas briguer un troisième mandat à la tête du parti.
Une coïncidence temporelle frappante.
Non pas parce qu’elle impliquerait un lien de causalité direct entre les deux événements — une affirmation qui n’aurait aucun fondement — ni parce que le communiqué médical royal serait, en soi, sujet à la moindre remise en question, mais parce que la politique ne se lit jamais uniquement à travers des faits isolés. Elle se lit aussi à travers le rythme des événements, leur synchronisation et les interrogations légitimes qu’ils suscitent.
Dès lors, la question s’impose :
Sommes-nous face à une simple coïncidence chronologique ?
Ou assistons-nous au début d’une phase de recomposition plus large du paysage politique marocain ?
Aziz Akhnouch : de grand patron à figure politique de façade
Aziz Akhnouch n’est pas un produit classique du militantisme partisan ou du combat politique de longue haleine.
Il est avant tout un grand homme d’affaires, classé parmi les grandes fortunes du pays, acteur majeur du secteur des hydrocarbures, avant d’entrer au gouvernement en 2007 comme ministre de l’Agriculture, dans ce qui fut alors présenté comme un choix technocratique fondé sur la compétence.
Depuis cette date, il est resté présent au sein de gouvernements successifs, de sensibilités politiques différentes, dans une continuité remarquable qui, objectivement, interroge sur la nature exacte de sa position dans l’architecture du pouvoir.
Le véritable tournant de son parcours ne fut pas ministériel, mais partisan, en 2016, lorsqu’il fut propulsé à la tête du RNI sans passer par les canaux organisationnels classiques du parti, ni par une ascension interne progressive.
C’est précisément là que commence la lecture analytique de son rôle.
2016 : un contexte de crainte face à la montée islamiste
Pour comprendre cette séquence, il faut revenir au contexte politique de l’époque.
Le Parti de la Justice et du Développement (PJD), dirigé par Abdelilah Benkirane, était alors à l’apogée de sa puissance électorale, porté par la dynamique post-2011 et donné favori pour remporter à nouveau les élections législatives.
Une telle montée en puissance, comme le soulignent de nombreux travaux en science politique, tend à inquiéter les centres de décision non élus dans les systèmes où la démocratie représentative demeure inachevée.
C’est dans ce cadre analytique qu’apparaît la notion d’« État profond », non comme une théorie complotiste, mais comme un concept académique décrivant des réseaux d’influence informels opérant en arrière-plan des institutions élues et pesant sur les équilibres stratégiques.
Dans cette lecture, plusieurs analystes estiment que l’accession d’Akhnouch à la tête du RNI s’inscrivait dans une tentative de reconfiguration du champ partisan, visant à contenir, voire à neutraliser, l’influence islamiste.
D’un parti administratif à une machine électorale
La transformation du RNI après 2016 ne saurait être considérée comme anodine.
Longtemps perçu comme un parti d’élites économiques et de notables locaux, il a connu une expansion rapide, marquée par des ralliements massifs d’élus venus d’autres formations, ainsi qu’un soutien organisationnel et médiatique inédit.
Puis survint la phase post-électorale de 2016 et l’épisode du « blocage » gouvernemental, qui s’est soldé par l’éviction de Benkirane de la formation du gouvernement — un moment encore largement débattu quant aux limites réelles du verdict des urnes.
En 2021, ce processus atteignit son apogée :
une victoire écrasante du RNI et un effondrement spectaculaire du PJD.
Était-ce uniquement la conséquence d’un bilan gouvernemental décevant ?
Partiellement, sans doute.
Mais l’ampleur et la rapidité de cet effondrement ouvrent légitimement la voie à d’autres interprétations.
Pourquoi maintenant ? La question du timing
L’annonce d’Akhnouch ne peut être dissociée de son contexte temporel.
Le congrès du parti approche.
Les candidatures sont ouvertes à un rythme accéléré.
Et ces mouvements coïncident avec des discussions récurrentes autour de congrès extraordinaires dans d’autres partis historiquement perçus comme proches des centres de décision.
Cela ne permet pas d’affirmer l’existence d’un « plan caché », mais autorise, d’un point de vue journalistique, l’hypothèse d’un réaménagement de la façade politique, à l’approche d’échéances majeures :
les élections de 2026,
les défis liés à l’organisation de la Coupe du monde 2030,
et la nécessité d’un paysage politique plus apaisé et plus acceptable, tant sur le plan interne qu’international.
Dans ce contexte, la popularité déclinante d’Akhnouch et de son gouvernement apparaît davantage comme un fardeau que comme un atout.
Changement de visages ou changement de règles ?
L’histoire politique marocaine montre que le renouvellement des figures ne s’accompagne pas nécessairement d’un changement du système.
Souvent, les acteurs changent, mais les mécanismes demeurent.
Dès lors, la véritable question n’est pas tant :
Pourquoi Akhnouch se retire-t-il ?
Mais plutôt :
Qu’est-ce qui changera après lui ? S’agit-il d’un simple passage de relais ou d’une évolution dans la manière même de produire la décision politique ?
Le citoyen : au cœur du jeu ou en marge ?
Face à ces transformations, la place du citoyen reste ambiguë.
Les décisions semblent prises en amont.
Les annonces arrivent clés en main.
Et la participation se limite souvent à la réaction, non à la co-construction.
Pourtant, poser des questions — même sans réponses définitives — demeure un acte civique légitime.
L’analyse, lorsqu’elle reste mesurée, contextualisée et dénuée d’accusations, ne menace pas la stabilité : elle nourrit la conscience collective.
Note éditoriale :
Cette tribune relève de l’analyse et de l’opinion. Elle propose une lecture journalistique du contexte politique sans prétendre révéler des intentions cachées ni des informations non publiques.


