En apparence, l’information se veut rassurante : le barrage d’Oued Al Makhazine, le plus important du bassin du Loukkos, a atteint un taux de remplissage de 100 %, offrant au Maroc une parenthèse d’espoir après des années de sécheresse éprouvantes. Mais le journalisme de regard ne se satisfait pas de cette lecture immédiate. Il interroge ce qui se cache derrière le soulagement affiché, et surtout ce que révèle, en creux, la manière dont l’eau est gérée.
Quand le plein devient une problématique
Atteindre 100 % de remplissage en l’espace de trois jours, avec près de 45 millions de mètres cubes reçus – dont presque les deux tiers en une seule journée – n’est pas un simple fait hydrologique. C’est un événement à forte portée technique et institutionnelle. Un remplissage aussi rapide n’est pas nécessairement un succès : il peut signaler une fragilité structurelle face à des épisodes climatiques de plus en plus extrêmes.
Le déversement de l’excédent vers la mer, malgré l’existence de canaux reliant les barrages, pose une question centrale : s’agit-il de limites naturelles incompressibles, ou d’un déficit de planification, d’investissement et d’anticipation ?
Les expériences occidentales : l’eau ne se perd pas, elle se gouverne
Dans plusieurs pays occidentaux – de l’Espagne aux Pays-Bas, du sud de la France à la Californie – le rejet massif d’eau douce vers la mer n’est plus considéré comme une fatalité. D’autres choix ont été faits :
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bassins de rétention temporaires en aval,
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zones d’expansion de crues aménagées,
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recharge artificielle et contrôlée des nappes phréatiques,
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interconnexions intelligentes entre bassins,
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modèles de prévision hydrologique capables d’anticiper les épisodes extrêmes.
Là-bas, la logique n’est pas de « vider avant que ça déborde », mais de transformer chaque excédent en réserve stratégique pour les années de pénurie.
Où sont les experts ? Et que vaut le coût de la compétence ?
La question s’impose, sans accusation ni procès d’intention :
où sont les experts, les ingénieurs et les bureaux d’études grassement rémunérés au nom de la « prospective », de la « modélisation climatique » et de la « gestion des risques » ?
Les pluies ont-elles réellement surpris ?
Ou est-ce l’incapacité du système à absorber ce qui était pourtant annoncé par les scénarios climatiques officiels ?
Le paradoxe est là : les rapports institutionnels alertent depuis des années sur l’alternance entre sécheresses prolongées et précipitations intenses concentrées dans le temps. Si le diagnostic est connu, pourquoi les infrastructures continuent-elles d’être pensées avec une logique dépassée ?
Entre le visible et l’implicite
En surface, la décision est technique : un déversement préventif pour éviter les risques d’inondation.
En profondeur, les interrogations demeurent :
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l’investissement a-t-il privilégié le béton au détriment de la gouvernance ?
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la coordination entre bassins est-elle réelle ou simplement administrative ?
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l’eau est-elle traitée comme un enjeu de souveraineté et de sécurité nationale, ou comme un dossier saisonnier ?
Car pendant que l’eau s’écoule vers la mer, des territoires entiers restent exposés, chaque été, à la pénurie et aux coupures.
Conclusion sans verdict hâtif
Ce qui s’est produit à Oued Al Makhazine n’est ni un échec total ni une réussite pleine et entière. C’est un moment révélateur.
Révélateur des limites du système, du décalage entre le discours et la préparation réelle, entre le coût affiché de l’expertise et son impact concret.
Le journalisme de regard ne condamne pas, il interpelle :
à l’ère du dérèglement climatique, l’eau n’est plus une simple bénédiction saisonnière. C’est un enjeu stratégique qui exige lucidité, courage décisionnel et une expertise jugée à l’aune des résultats, non des montants facturés.



