Quelques jours seulement après l’adoption, à l’unanimité par le Parlement algérien, d’une loi criminalisant la colonisation française, Paris a annoncé l’attribution de la Légion d’honneur — la plus haute distinction nationale française — à l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, dans la première promotion civile de l’année 2026. Une coïncidence temporelle qui ne passe pas inaperçue et qui invite à une lecture dépassant la simple chronologie des faits, sans pour autant céder à des conclusions hâtives.
La liste publiée par la Grande chancellerie de la Légion d’honneur comprend 616 personnalités issues des domaines de la littérature, des arts, de la recherche scientifique et de l’engagement associatif. Ces distinctions sont officiellement présentées comme une reconnaissance de contributions significatives au service de l’intérêt général et à l’incarnation des valeurs d’engagement, d’intégrité et de responsabilité, conformément à l’esprit dans lequel l’ordre fut institué en 1802.
Dans cet ensemble, le nom de Boualem Sansal se distingue par la charge symbolique qui l’accompagne. Au-delà de son parcours littéraire, l’écrivain est devenu, au fil des dernières années, une figure au carrefour de débats sensibles touchant à la mémoire, à la souveraineté et aux lectures concurrentes de l’histoire coloniale et postcoloniale.
Âgé de quatre-vingts ans, Sansal est reconnu comme l’une des voix les plus critiques de la scène intellectuelle algérienne. Toutefois, son statut ne se limite plus au champ culturel. Il s’est progressivement inscrit dans une zone de tension où se croisent discours intellectuels, enjeux politiques et sensibilités nationales, notamment à travers ses prises de position publiques sur des questions historiques délicates.
Arrêté en 2024 à la suite de déclarations médiatiques portant sur le tracé des frontières à l’époque coloniale, l’écrivain avait été condamné à cinq ans de prison pour atteinte à l’unité nationale et à la sécurité de l’État. Il a finalement été libéré en novembre 2025 à la faveur d’une grâce présidentielle, accordée dans un contexte diplomatique marqué par une intervention du président allemand Frank-Walter Steinmeier.
C’est dans ce climat que s’inscrit aujourd’hui la décision française de le décorer. Officiellement, Paris insiste sur le caractère strictement civil et culturel de la distinction, détaché de toute considération politique. Néanmoins, le rapprochement temporel avec l’adoption de la loi algérienne sur la criminalisation du fait colonial confère à ce geste une portée symbolique difficile à ignorer, tant sur le plan interne algérien que dans la relation bilatérale.
La loi récemment votée en Algérie érige la mémoire coloniale en enjeu de souveraineté juridique, tandis que la France semble privilégier, à travers ce choix, une approche valorisant la liberté d’expression individuelle et la trajectoire critique des intellectuels, sans confrontation directe avec les nouvelles dispositions législatives algériennes.
Ainsi, Boualem Sansal se retrouve une nouvelle fois au cœur d’un entrelacement complexe entre littérature et politique, mémoire et droit, histoire et présent diplomatique. Plus qu’une simple distinction honorifique, cette décoration apparaît comme un signal révélateur des divergences persistantes dans la manière d’appréhender un passé commun encore largement disputé.
Entre le langage feutré de la reconnaissance culturelle et la fermeté juridique revendiquée par Alger sur la question mémorielle, une interrogation demeure : assiste-t-on à une forme de dialogue indirect sur l’histoire, ou à une nouvelle accumulation de malentendus gérés par les symboles plutôt que par des prises de position explicites ? Une question ouverte, au-delà du seul moment de la décoration.



