Après plusieurs années de stress hydrique et de sécheresses répétées, les précipitations récentes ont relancé le débat sur l’avenir des ressources en eau au Maroc. Les chiffres officiels suggèrent une amélioration notable, mais l’analyse des experts révèle une réalité plus complexe, où se mêlent enjeux nationaux et locaux, ainsi que préoccupations à court et à long terme.
Des chiffres officiels encourageants… mais temporaires
Le ministère de l’Équipement et de l’Eau a annoncé que les apports hydriques totaux depuis le 1er septembre 2025 ont atteint environ 1,77 milliard de mètres cubes. Entre le 12 décembre 2025 et la même date, 1,348 milliard de mètres cubes ont été enregistrés, soit 76 % du total de la saison, soulignant la concentration des précipitations sur une courte période. Par ailleurs, les volumes d’eau écoulés vers la mer n’ont représenté que 5,9 % du total des apports, un pourcentage jugé limité par le ministère par rapport au volume reçu.
Les experts invitent à la prudence
Malgré ces chiffres, Abdelrahim Kessiri, coordinateur national de l’Alliance Marocaine pour le Climat et le Développement Durable, met en garde contre une lecture trop optimiste. Selon lui, le Maroc traverse une sécheresse structurelle, et les pluies récentes doivent être exploitées non seulement pour une bonne saison agricole, mais surtout pour établir une gestion durable de l’eau sur quinze ans. Il insiste sur une utilisation intelligente des réserves afin qu’elles puissent couvrir les besoins de deux à trois années en cas de retour de la rareté.
Disparités régionales et réalité locale
Le taux de remplissage national des barrages a atteint environ 37 %, contre 28 % auparavant, soit un volume supérieur à 6 milliards de m³. Mais cette moyenne nationale masque d’importantes disparités régionales. Certains bassins, comme Oued Eddahab et Laâyoune, présentent des niveaux quasi nuls, tandis que le bassin de Souss-Massa ne dépasse pas 16 %. Le bassin d’Oum Er-Rbia, alimentant de grandes villes comme Casablanca, reste en dessous des besoins, alors que d’autres bassins, tels que Sebou, Loukkos et Moulouya, montrent de meilleurs taux, avec des écarts significatifs même au sein d’un même bassin.
Kessiri souligne que les chiffres nationaux peuvent devenir un “arbre qui cache la forêt” si la situation locale n’est pas prise en compte. Il préconise une gestion intégrée des ressources hydriques au niveau local, impliquant les communes rurales et les projections à moyen terme (3 à 5 ans). L’implication de tous les acteurs locaux — agriculture, tourisme, distribution d’eau potable — dans des mécanismes de planification collective annuelle est essentielle pour limiter l’épuisement des nappes lors des périodes de stress hydrique.
Répartition des eaux et politiques hydriques
Ali Chroud, expert climatique, rappelle que les précipitations n’ont pas été uniformes sur tout le territoire et que certains barrages se trouvent en zones montagneuses ou semi-arides, expliquant les écarts constatés. L’écoulement vers la mer est un phénomène naturel, compte tenu du réseau hydrographique marocain. La politique actuelle, basée sur la construction de barrages de toutes tailles et leur interconnexion, vise à contrôler progressivement les ressources, réduire les pertes et assurer une distribution plus équilibrée.
Lecture entre les lignes
L’amélioration actuelle du stock d’eau, bien que positive, reste temporaire et limitée si elle n’est pas accompagnée d’une gestion stratégique à long terme et d’une meilleure adaptation des politiques nationales aux réalités locales.
Plusieurs questions demeurent ouvertes :
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Ces pluies se traduiront-elles réellement par une sécurité alimentaire accrue et une baisse des prix des produits agricoles ?
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Les citoyens et agriculteurs bénéficieront-ils équitablement de ces ressources, ou les disparités régionales continueront-elles à prévaloir ?
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L’importation continue de produits alimentaires révèle-t-elle une faiblesse dans la planification stratégique pour assurer l’autonomie alimentaire du pays ?
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Comment relier efficacement les données nationales à la réalité locale pour garantir une gestion durable et équitable des ressources en eau ?
Les chiffres officiels et les communiqués gouvernementaux reflètent des indicateurs relatifs et un mieux temporaire, mais la réalité locale et les défis structurels imposent une réflexion approfondie sur la stratégie de gestion de l’eau et son lien avec les politiques économiques et sociales du Maroc.


