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Que ne dit pas l’éloge de l’ambassadeur américain sur le sport marocain ? Quelle place pour le jiu-jitsu et les sports de combat ?

À première vue, le message publié par l’ambassadeur des États-Unis au Maroc, Duke Buchan, s’inscrit dans le registre diplomatique le plus attendu : félicitations appuyées, valorisation de l’organisation, mise en avant de la dimension culturelle et du « soft power » sportif. Un discours lisse, consensuel, presque ritualisé.

Pourtant, une lecture attentive de la langue employée, de ce qui est souligné avec insistance et de ce qui est soigneusement laissé hors champ, révèle des lignes de force plus subtiles, qui dépassent largement le cadre du football et interrogent la place du sport dans le projet symbolique de l’État marocain.

Le premier élément marquant est la centralité accordée à la cérémonie d’ouverture, plutôt qu’à la compétition elle-même. Il n’est ni question de jeu, ni de performance sportive, encore moins de construction d’un modèle sportif national. Le cœur du propos réside dans la « capacité du Maroc à transformer de grands événements sportifs en plateformes de rapprochement culturel ». Le choix des termes est révélateur : il s’agit moins du sport comme pratique ou comme filière stratégique que du sport comme mise en scène, comme vitrine, comme langage universel mobilisable à des fins de communication internationale.

Ce glissement lexical s’inscrit pleinement dans une vision occidentale — et notamment américaine — du sport en tant qu’outil de diplomatie publique. Le Maroc y apparaît comme un acteur performant dans l’art de l’organisation, de la scénographie et de la narration symbolique, plus que comme une puissance sportive productrice de disciplines, d’écoles ou de leaderships spécifiques. Le football, par sa portée globale, devient alors le support idéal de ce récit, au détriment d’autres sports moins médiatisés mais potentiellement plus structurants à long terme.

Lorsque l’ambassadeur évoque le « soft power », la « présence continentale et internationale » et la convergence entre sport et culture, il inscrit clairement le football marocain dans une logique de rayonnement symbolique. Mais cette approche soulève, en creux, une question essentielle : le sport national est-il pensé uniquement à travers le prisme du football, parce qu’il est le plus visible, le plus rentable médiatiquement et le plus immédiatement exploitable diplomatiquement ? Ou bien existe-t-il une réflexion plus large sur la diversification des leviers sportifs de puissance douce ?

C’est ici que le silence devient, lui aussi, porteur de sens. Aucune allusion, directe ou indirecte, n’est faite à des disciplines émergentes ou en forte expansion mondiale comme le jiu-jitsu brésilien ou les arts martiaux mixtes (MMA). Dans plusieurs pays du Golfe, ces sports ont été élevés au rang de projets stratégiques, soutenus au plus haut niveau, intégrés dans une vision de leadership régional et international, et utilisés comme vecteurs d’influence culturelle auprès des jeunes générations.

Or, le Maroc dispose d’atouts non négligeables dans ce domaine : un capital humain existant, des compétences reconnues, une tradition martiale ancienne et une position géoculturelle unique, à la croisée de l’Afrique, de l’Europe et du monde arabe. Pourtant, ces disciplines restent largement absentes du discours institutionnel dominant, comme si la « haute reconnaissance symbolique » du sport demeurait réservée presque exclusivement au football.

La référence à la Coupe du monde 2026, que les États-Unis s’apprêtent à accueillir, et à la volonté de renforcer la coopération bilatérale, ajoute une autre couche de lecture. Il s’agit d’un partenariat axé sur l’échange d’expertises en matière d’organisation, de gestion et d’infrastructures. Autrement dit, un dialogue technique et opérationnel. Mais la question du choix stratégique des disciplines, de leur hiérarchisation et de leur inscription dans un projet de souveraineté sportive, reste absente.

Ainsi, le tweet de l’ambassadeur ne dit pas que le Maroc néglige les autres sports. Il reflète plutôt l’image du Maroc telle qu’elle est perçue et reconnue de l’extérieur : un pays capable de sublimer le football en événement total, en récit fédérateur et en outil de projection internationale. Mais il ne questionne pas — et peut-être n’a-t-il pas vocation à le faire — ce qui se joue au-delà du football.

D’où cette interrogation, laissée volontairement en suspens :
la haute patronage royale, qui a permis au football marocain de franchir un cap historique et de devenir un projet national structurant, pourrait-elle être pensée, demain, avec la même ambition pour d’autres disciplines ?
Le Maroc est-il prêt à passer d’une logique du « grand événement » à celle de la leadership sportif de niche, plus discret mais potentiellement plus durable et distinctif sur la scène internationale ?

Une simple publication sur la plateforme X, par le choix de ses mots et de ses silences, suffit parfois à ouvrir un débat bien plus vaste que son contenu apparent. Et la réponse, comme souvent en matière de stratégie sportive, ne se trouve pas dans les tweets, mais dans les orientations profondes, patientes, et assumées de l’État.

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