À chaque exploit retentissant de l’équipe nationale de football, un voile épais retombe sur une question essentielle : avons-nous réellement une politique sportive cohérente, ou seulement une exception appelée football ?
La question n’est ni provocatrice ni théorique. Elle constitue le cœur du malaise sportif marocain, plus de dix ans après la Constitution de 2011 et l’adoption de la loi relative à l’éducation physique et au sport.
Cette loi est pourtant née porteuse de grandes promesses : bonne gouvernance, autonomie des fédérations, professionnalisation, équité territoriale, formation scientifique des cadres. Mais la pratique a vidé le texte de sa substance.
Plusieurs ministres se sont succédé à la tête du département de tutelle — parmi eux des figures politiques de premier plan, y compris l’actuel président de la Chambre des représentants — sans que l’esprit de la loi ne soit réellement appliqué.
Le problème n’est donc pas celui des personnes, mais celui d’un mode de gouvernance qui a réduit le sport à un appendice politique, et non à un secteur stratégique à part entière.
Le football : un succès qui a masqué les échecs
Personne ne peut nier les avancées réalisées dans le football marocain. Réformes structurelles, investissements massifs, vision royale claire, articulation entre gouvernance et performance : le football est devenu un modèle souvent cité dans le discours officiel.
Mais le paradoxe est là : ce succès a servi de rideau pour dissimuler les fragilités profondes du reste du paysage sportif.
Plus de vingt-cinq fédérations sportives sont aujourd’hui dépourvues de centres de préparation de l’élite. Des disciplines entières survivent en marge du système. Des talents se perdent dans les zones rurales et périurbaines. L’équité territoriale reste un slogan plus qu’une réalité.
Dès lors, une question s’impose : disposons-nous d’une véritable politique sportive, ou d’une simple stratégie de communication sportive ?
La loi face à l’épreuve des politiques publiques
La Constitution de 2011 consacre clairement le droit à la pratique sportive et fait de l’État le garant de son encadrement et de son accessibilité. La stratégie nationale 2008–2020 avait, elle aussi, fixé des objectifs ambitieux.
Pourtant, les rapports d’évaluation parlementaires, les forums spécialisés et même les prises de parole des responsables institutionnels révèlent une fracture nette entre le discours stratégique et la réalité du terrain.
La gouvernance demeure fragile, la formation insuffisante, et la décision sportive trop souvent dictée par des logiques d’équilibre politique plutôt que par des critères de compétence et d’expertise.
Des voix critiques, comme celle du journaliste et expert sportif Jamal Soussi, avaient alerté très tôt sur les dérives de la politisation du sport et la transformation de certaines fédérations en espaces d’influence plutôt qu’en institutions scientifiques et techniques. Mais, comme souvent, l’alerte n’a été entendue qu’une fois les dysfonctionnements devenus structurels.
Le sport n’est pas un palmarès, mais un projet de société
Les interventions de responsables tels que Faïçal Laraïchi, Abderrahim Chahid ou Nehza Bidouane convergent vers une idée centrale :
le sport ne se résume ni aux médailles ni aux grands événements, mais constitue un levier de développement humain, un outil éducatif, sanitaire et un facteur de cohésion sociale.
Cependant, cette conscience théorique se heurte à une pratique institutionnelle qui maintient le sport dans une position subalterne, dépendante du politique, et rarement guidée par une approche scientifique et durable.
Dans les pays ayant réussi leur transition sportive, le sport a été extrait de l’improvisation. Il a été confié à des experts, appuyé par des centres de recherche, des laboratoires de performance, des données scientifiques et un écosystème médiatique formé et responsable.
Au Maroc, la question demeure entière : qui gouverne réellement le sport — le responsable politique ou le spécialiste ?
La démission nécessaire : pour un sport affranchi du politique
La solution ne réside ni dans de nouveaux slogans, ni dans la multiplication des forums. Elle suppose un choix courageux :
celui de libérer le sport des calculs politiques quotidiens et des logiques de clientélisme, pour le confier à des compétences avérées, indépendantes, responsables et évaluées sur la base des résultats et des objectifs.
À l’approche de grands rendez-vous internationaux, l’organisation pourra réussir, l’image pourra briller.
Mais la question essentielle subsistera : que restera-t-il du sport marocain après le coup de sifflet final ?
Soit le pays saisit cette opportunité pour engager une réforme profonde, redonner vie à la loi de 2011 et replacer l’humain — et non l’événement — au cœur du projet sportif national.
Soit il continuera à produire des succès isolés, bâtis sur un socle fragile, exposé à l’effondrement au premier choc sérieux.
Car le sport, au fond, n’est pas seulement un terrain de jeu.
Il est le miroir de l’État.
Et lorsque le miroir se fissure, il ne suffit pas de polir l’image.



