Dans les couloirs des syndicats marocains, le ton est ferme : la récente augmentation de 5 % du salaire minimum légal, qu’il s’agisse des activités agricoles (SMAG) ou non agricoles (SMIG), est jugée “insuffisante”. Pour les dirigeants des organisations syndicales les plus représentatives, cette mesure ne reflète ni les pressions économiques croissantes, ni le coût réel de la vie supporté par la classe ouvrière marocaine.
Le jeudi dernier, le Conseil du gouvernement a adopté le projet de décret n° 2.25.983, fixant le montant du salaire minimum légal dans les activités agricoles et non agricoles, dans le cadre de la mise en œuvre de la deuxième tranche de l’augmentation prévue par l’accord social signé en avril 2024. Cette augmentation prendra effet à partir du 1er avril 2026 pour le secteur agricole et du 1er janvier 2026 pour les activités non agricoles, révélant ainsi un décalage entre la décision administrative et l’urgence des besoins des travailleurs.
Salaires minimums… entre loi et réalité quotidienne
Selon Miloudi El Makhariq, secrétaire général de l’Union Marocaine du Travail (UMT), “la dernière augmentation, comparée à l’inflation et à la baisse continue du pouvoir d’achat, reste très limitée et n’améliore pas concrètement les conditions de vie des travailleurs, notamment les plus vulnérables”. Il souligne que 80 % des salariés touchant le salaire minimum sont des femmes et de jeunes travailleuses.
El Makhariq précise que le salaire minimum, légèrement supérieur à 3000 dirhams, ne permet pas une vie décente. “Autrefois, ce salaire couvrait les besoins de 11 jours par mois, aujourd’hui à peine 7 jours”, affirme-t-il, traduisant ainsi la pression économique quotidienne qui pèse sur les familles.
Le dirigeant syndical attire également l’attention sur le secteur agricole, où les horaires ne sont pas réglementés : les travailleurs sont actifs de l’aube au coucher du soleil, soit plus de 12 heures par jour, alors que certains salariés des entreprises de sous-traitance ne gagnent parfois que 1700 dirhams par mois.
Les syndicats appellent à une augmentation réelle et à un contrôle strict
Khadija Zoumi, membre du bureau exécutif de l’Union Générale des Travailleurs du Maroc (UGTM), affirme que l’augmentation annoncée respecte un engagement pris dans le cadre du dialogue social, mais qu’elle reste largement insuffisante face à l’inflation et à la hausse du coût de la vie. Elle insiste sur le fait que tous les travailleurs, y compris ceux au salaire minimum, doivent bénéficier d’une augmentation réelle, et appelle à une surveillance stricte pour limiter les pratiques frauduleuses de certains employeurs qui ne déclarent pas les salaires réels, portant ainsi atteinte aux droits des salariés.
Zoumi souligne que même un salaire de 3500 dirhams reste insuffisant pour couvrir les besoins essentiels, et rappelle que certains employeurs justifient leurs positions par la fiscalité élevée, la création d’emplois ou l’activité à l’export, alors que l’État continue de leur offrir divers avantages, comme des réductions douanières et un soutien fiscal, accentuant ainsi le déséquilibre entre capital et travail.
Entre texte légal et réalité sociale
La question qui se pose aujourd’hui au Maroc est essentielle : ces augmentations symboliques suffisent-elles à faire face à la hausse des prix et à l’inflation ? L’histoire sociale du pays montre que le salaire minimum, depuis des décennies, était un outil de garantie d’un minimum de dignité pour les travailleurs. Mais les transformations économiques et l’inflation accélérée ont vidé ce salaire de sa signification réelle, le transformant en un simple chiffre légal, déconnecté de la vie quotidienne.
Les syndicats marocains, à travers les voix de leurs dirigeants, rappellent que la solution ne réside pas dans une augmentation purement formelle. Il est nécessaire de repenser les politiques salariales, de réformer le système de travail et d’assurer une véritable protection sociale aux travailleurs et aux catégories vulnérables.



