La nuit du dimanche n’a pas été ordinaire à Safi. En l’espace de quelques heures, de fortes pluies se sont transformées en crues dévastatrices, faisant, selon un bilan provisoire, 37 victimes. Cet événement a remis au centre du débat public la préparation de l’État, l’efficacité de la gestion préventive et les limites de la responsabilité gouvernementale pour indemniser les victimes de catastrophes naturelles.
L’incident, avec ses pertes humaines et matérielles, dépasse le cadre d’un simple événement météorologique et constitue un véritable test pour le système de gestion des crises, ainsi que pour la capacité de l’État à passer de la réaction à chaud à une approche préventive et responsable.
رجعات من الموت المسكينة… 😧
إنقاذ بائعة فخار جرفتها مياة الأمطار بباب الشعبة بمدينة #آسفي. pic.twitter.com/AZdmcpLMNl
— Kinan Moutaraji – (ساخر مغربي) (@kinan_moutaraji) December 14, 2025
Entre « catastrophe naturelle » et responsabilité institutionnelle
La première question que soulève cet événement est la suivante :
Ce qui s’est passé doit-il être qualifié légalement de catastrophe naturelle ?
Et cette qualification ouvre-t-elle la voie à l’activation des mécanismes d’indemnisation prévus, notamment le Fonds de solidarité contre les catastrophes naturelles ?
Ce fonds, conçu pour être un outil institutionnel de solidarité dans de telles situations critiques, suscite aujourd’hui des interrogations légitimes quant à sa présence et son efficacité, notamment à la lumière d’expériences passées, telles que les inondations du Sud-Est, où les victimes avaient dénoncé l’absence d’impact concret de ce dispositif.
À Safi, les pertes ne se limitent pas aux vies humaines. Les biens matériels, des véhicules emportés par les eaux aux commerces inondés, sont également touchés, alors que certains témoignages locaux indiquent que des victimes ont dû payer des frais supplémentaires pour récupérer leurs véhicules, ajoutant une dimension sociale et humaine complexe à la crise.
L’ouverture d’une enquête judiciaire : une étape nécessaire ou le début d’un long parcours ?
La décision du parquet de la Cour d’appel de Safi d’ouvrir une enquête sur les circonstances des inondations constitue un pas essentiel, mais pose en même temps une question cruciale :
S’arrêtera-t-on à l’établissement des faits, ou cela conduira-t-il à une véritable reddition des comptes pour les éventuels manquements ?
Dans ce type de situations, le débat ne se limite pas à « ce qui est arrivé », mais inclut « ce qui aurait pu être évité » et « ce qui aurait dû être fait ».
La société civile : la voix d’alerte face à l’absence de prévention
À ce propos, Ayman Amalek, membre du Comité de supervision du Gouvernement Ouvert et Secrétaire général de l’Association pour la jeunesse, estime que la reconnaissance par le gouvernement du caractère de catastrophe naturelle ouvre la voie légale et humaine à l’indemnisation des victimes, surtout que plusieurs d’entre elles ont construit leurs maisons et commerces légalement, avec les permis nécessaires.
Amalek va plus loin en liant le nombre élevé de victimes à un manque d’intervention préventive, considérant que les initiatives volontaires de jeunes ont contribué à limiter les pertes humaines, en l’absence d’une réaction gouvernementale rapide et tangible.
Cette donnée relance une problématique récurrente dans la gestion des crises :
Devons-nous nous fier à la mobilisation circonstancielle après la catastrophe ou adopter des politiques de prévention continues ?
La responsabilité constitutionnelle : que dit la loi ?
D’un point de vue légal, Abdelrahim Allam, professeur et chercheur en droit constitutionnel, rappelle que la Constitution marocaine contient des articles clairs imposant à l’État la responsabilité des dommages causés par la négligence de ses services, notamment les articles 40, 93 et 136, qui établissent le principe de la responsabilité institutionnelle.
Allam souligne que les inondations ne sont pas toujours un « destin inévitable », mais des phénomènes naturels prévisibles, dont les effets peuvent être limités grâce à des politiques préventives claires, telles que l’entretien des canalisations et des égouts, et la prise de mesures anticipatives lors des bulletins d’alerte.
Dans ce cadre, la responsabilité de l’État est double :
Responsabilité préventive, qui n’a pas été pleinement exercée,
et responsabilité indemnitaire, légalement établie et soutenue par des précédents judiciaires ayant condamné l’État à indemniser les victimes dans des situations similaires.
Indemnisation avant recours judiciaire : un défi social silencieux
Un autre problème mis en avant par le chercheur est que de larges pans des victimes n’ont pas les moyens matériels ou la connaissance nécessaire pour saisir la justice, ce qui impose à l’État d’initier l’indemnisation sans attendre des procédures judiciaires longues, susceptibles d’aggraver le sentiment de vulnérabilité et de perte de confiance.
Questions ouvertes après la catastrophe
La tragédie de Safi ne se résume pas aux chiffres des victimes ou aux images de destruction, mais aux questions qu’elle soulève sur les politiques publiques :
Disposons-nous réellement d’un système efficace de gestion des risques ?
Où commence la négligence et où s’arrêtent les responsabilités ?
La reddition des comptes deviendra-t-elle une pratique institutionnelle ou restera-t-elle conditionnée par la pression médiatique ?
Entre le deuil et l’enquête judiciaire, entre la solidarité citoyenne et l’attente des décisions gouvernementales, la catastrophe de Safi reste un véritable test de la capacité de l’État à écouter, rendre des comptes et réparer les dommages, non seulement par les mots, mais par des actes concrets et mesurables.


