Les propos tenus par Ismaïl Jaï Mansouri, président du conseil de la commune de Zouagha, introduisent une lecture institutionnelle de la tragédie : selon lui, les immeubles effondrés avaient été édifiés « conformément aux autorisations légales » délivrées lors de l’opération de réinstallation en 2006. Pourtant, alors que la justice et des sources locales évoquent des surélévations non autorisées, la déclaration officielle — empreinte de compassion et de retenue — pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Entre mémoire administrative et réalité du terrain
Le rappel historique opéré par le président de la commune est pertinent : les parcelles avaient fait l’objet d’une régularisation il y a près de vingt ans, et les constructions initiales auraient respecté les permis délivrés. Mais la persistance d’une possibilité — avancée par le même responsable — selon laquelle les propriétaires « auront pu procéder à des augmentations de hauteur » introduit une ambiguïté lourde de sens : si l’édifice d’origine était licite, qu’en est-il des transformations opérées depuis ? Et comment expliquer l’absence apparente de toute trace administrative de ces modifications ?
Où étaient les autorités ? Interrogation politique et technique
La question « Où étaient les autorités ? » n’est pas une simple provocation rhétorique ; elle cerne la responsabilité collective du contrôle urbain. Les services techniques, les inspections périodiques et les instances locales ont-ils constaté des anomalies ? Ont-ils reçu des signalements restés sans suite ? Ou bien la dérive constructive s’est-elle opérée à l’abri d’un laisser-aller systémique ?
Cette interrogation engage l’évaluation de deux sphères complémentaires : la capacité opérationnelle des services de l’État et la culture locale de conformité aux normes.
Discordance des bilans : un reflet des communications post-drame
Les communiqués font parfois état de bilans différents — certains rapports mentionnant 19 victimes, d’autres 22 — signe d’un état d’information évolutif et d’une situation chaotique sur le terrain. Ce décalage, normal en phase de secours, souligne toutefois l’importance d’une communication publique claire et coordonnée pour éviter la désinformation et préserver la confiance.
La version officielle : compassion et déni implicite
La stratégie déclarative du président communal mêle compassion — « regret profond » — et défense de la légalité initiale. En pratique, cette posture protège l’institution en renvoyant la piste des éventuelles modifications vers la responsabilité individuelle des propriétaires. Mais ce déplacement de la discussion ne doit pas éclipser la nécessité d’un examen administratif et technique indépendant : permis originaux, demandes d’autorisation, procès-verbaux d’inspection et archives de la restructuration de 2006 doivent être confrontés aux constats d’aujourd’hui.
Ce que le discours officiel n’explique pas
Plusieurs questions restent en suspens et méritent d’être posées, non pour stigmatiser, mais pour construire la vérité :
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Des demandes d’autorisation de travaux supplémentaires ont-elles été déposées et, si oui, ont-elles été rejetées ou oubliées dans les services ?
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Des constats d’irrégularité ont-ils été dressés antérieurement et, le cas échéant, quelles mesures d’injonction ou de mise en sécurité ont été suivies d’effet ?
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Les contrôles techniques périodiques existaient-ils et ont-ils été appliqués sur ces immeubles depuis 2006 ?
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Les municipalités disposent-elles des moyens humains et techniques pour surveiller les évolutions constructives dans des quartiers densément peuplés ?
La nécessaire articulation entre compassion, transparence et responsabilité
La prise en charge des sinistrés — relogement, assistance médicale, sécurisation du périmètre — demeure la priorité humaine et administrative. Mais la compassion ne suffit pas : la population attend des réponses et des actions. L’ouverture d’une enquête judiciaire, annoncée par le parquet, est une étape indispensable ; la publication des conclusions d’expertise, la mise à disposition des documents administratifs et la transparence quant aux suites disciplinaires ou pénales potentielles seront le véritable test de la capacité des institutions à assumer leur rôle.
Conclusion : au-delà des mots, quelles transformations ?
Les propos du président de la commune — combinant regret et rappel des permis initiaux — doivent s’inscrire dans un processus plus large : vérification documentaire, expertise indépendante, responsabilisation des acteurs et réforme des mécanismes de contrôle. Sans cela, la dialectique entre « conformité passée » et « dérogation présente » risque de devenir un écran derrière lequel s’effaceront des responsabilités collectives. La population, meurtrie, exige moins d’explications rhétoriques que des mesures concrètes pour que « plus jamais ça » ne reste une formule creuse.


