Entre victoires diplomatiques et peur « d’ingérence »… Le paysage politique marocain sur le fil
En une semaine, le tableau dessiné par le Dr. Cherkaoui dans le podcast Bial-Aql wal-Qanun ressemble à une carte de haute tension : trois succès diplomatiques, un texte de loi sur la presse qui embrase le débat public, et un ministre de l’Intérieur qui sonne l’alerte sur une possible ingérence étrangère dans les scrutins à venir. Pris isolément, chacun de ces éléments est significatif ; assemblés, ils dessinent un scénario aux implications profondes pour la gouvernance et la légitimité des institutions.
Voici une reformulation analytique — fidèle à l’esprit des propos — qui éclaire les idées du Dr. Cherkaoui, les replace dans leur contexte et pose les questions que ces événements appellent.
Trois « coups » diplomatiques en sept jours : signe de force ou simple synchronisation heureuse ?
Le premier point que souligne Cherkaoui est la succession d’appuis internationaux : un message clair venu du Golfe, l’affaiblissement d’une manœuvre algérienne à Alger et un sommet de haut niveau avec l’Espagne. Pour lui, ces événements ne sont pas de simples nouvelles diplomatiques : ce sont des consolidations de position qui réduisent l’espace de manœuvre des adversaires de la cause nationale.
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Soutien du Conseil du Golfe : la répétition du soutien (le Dr. Cherkaoui rappelle la constance du Gulf) prend, selon lui, une nouvelle densité après la résolution du Conseil de sécurité — elle n’est pas uniquement symbolique mais participe d’un ancrage stratégique.
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Échec algérien lors du « congrès anti-colonial » : l’outil diplomatique algérien échouerait même sur son propre terrain, incapacité à glisser le dossier du Sahara dans l’agenda du congrès. Pour Cherkaoui, c’est la preuve d’un affaiblissement du capital diplomatique d’Alger au sein de l’espace africain.
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Rencontre Madrid-Rabat de très haut niveau : loin d’être protocolaire, cette réunion consolide un accord politique, économique et sécuritaire (accroissement des flux d’investissement, coopération contre le terrorisme, et partenariats pour 2030). C’est, selon l’intervenant, une ancre structurelle qui réduit la volatilité des positions espagnoles face aux pressions internes.
Question clef : ces succès traduisent-ils un réel basculement des équilibres régionaux — ou sont-ils l’expression temporaire d’un calendrier favorisant Rabat ? Et surtout : comment ces succès extérieurs se traduiront-ils sur le plan interne ?
Le projet de loi sur le Conseil national de la presse : confrontation ou ritualisme institutionnel ?
Le deuxième axe de l’intervention porte sur la controverse autour du projet de loi relatif au Conseil national de la presse. Le Dr. Cherkaoui déroule la genèse parlementaire du texte : adoption rapide à la Chambre, puis blocage prolongé au Sénat — un parcours parlementaire qui fait du texte un objet politique lourd, plus qu’un simple instrument réglementaire.
Trois scénarios sont décrits :
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Passage et promulgation : gouvernement ferme, volonté d’achever la réforme avant la fin de la législature ; risque : confrontation durable avec une frange du journalisme.
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Mise en attente (gel au Sénat) : crise de légitimité pour le secteur, retour possible d’un contrôle administratif élargi.
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Renvoi au Parlement et enterrement discret : solution technique qui traduit un compromis politique — mais aussi une défaite pour ceux qui militent pour l’autonomie professionnelle.
Cherkaoui insiste : le texte n’est plus « technique » — il est devenu une carte électorale et politique. Le gouvernement, selon ses informations, n’a guère l’intention de procéder à un retrait sous pression. La vraie question qu’il pose : le moment politique est-il propice à ouvrir un front contre une partie de la presse avant des échéances électorales ? Ou bien s’agit-il là d’un calcul visant à verrouiller des règles avant la campagne ?
L’alarme sur « l’ingérence étrangère » : prudence légitime ou discours sécuritaire ?
Troisième temps fort : la mise en garde du ministre de l’Intérieur contre une possible ingérence étrangère dans le processus électoral. Cherkaoui remarque le caractère inhabituel et solennel d’une telle mise en garde — rarement un ministre avait évoqué si frontalement ce sujet.
Deux axes d’analyse :
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Le diagnostic réel : le monde a vu des ingérences multiples (cyberattaques, campagnes de désinformation, manipulations algorithmiques). Le Maroc n’est pas immunisé. Cherkaoui cite des exemples internationaux pour contextualiser l’alerte.
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Le risque d’un effet secondaire : certaines dispositions législatives électorales (sanctions sur la diffusion de contenus politiques via des plateformes étrangères, encadrement des communications) peuvent être perçues comme des outils de protection — ou comme des leviers d’élargissement du pouvoir exécutif sur l’espace public.
Questions problématiques : qui profite le plus d’une telle rhétorique d’ingérence ? Des puissances étrangères hostiles ? Des acteurs internes qui voudraient neutraliser l’opposition ? Ou bien s’agit-il d’un appel à moderniser les défenses démocratiques (lutte contre la désinformation, résilience cyber) ?
Conclusion : des résultats externes, des défis internes — et l’élection au centre de la tension
Pour Cherkaoui, la cohérence de ces trois fils — victoires diplomatiques, bataille sur la loi de la presse, mise en garde contre l’ingérence — dessine un moment charnière. Le Maroc gagne en rayonnement extérieur, mais cette montée s’accompagne d’un besoin de sécuriser l’espace politique intérieur. La grande interrogation qu’il lance est simple et lourde de sens :
le pays peut-il combiner renforcement international et ouverture démocratique sans transformer les règles intérieures en instruments de stabilisation politique à court terme ?
Le verdict de la prochaine période dépendra de choix concrets : maintien d’un dialogue ouvert avec les acteurs médiatiques, clarté sur les moyens de protection contre l’ingérence étrangère (sans sacrifier les libertés publiques) et aptitude à transformer les succès diplomatiques en politiques publiques inclusives.


