Dans sa conférence intitulée “J’étais wali de Meknès mais pas maître de la ville”, le Dr Hassan Oureid, historien et ancien porte-parole du Palais royal, offre un regard réflexif et pénétrant sur la relation complexe entre l’histoire et le pouvoir politique. Au-delà des anecdotes personnelles et des corrections factuelles concernant son parcours administratif, son intervention pose une question essentielle : le politique est-il créateur d’histoire, ou l’histoire transcende-t-elle l’action politique ?
Oureid commence par rappeler qu’il n’a jamais été « maître » de Meknès, mais wali, corrigeant ainsi certaines idées reçues. Ce geste de précision n’est pas anodin : il illustre la subtilité de sa pensée, celle qui distingue la gestion administrative d’une ville de la maîtrise des processus historiques. Il souligne que le politique évolue dans des contextes historiques définis, mais il n’est pas nécessairement le moteur de l’Histoire. Cette distinction, bien que fine, est au cœur de sa réflexion : l’historien observe, interprète et éclaire, alors que le politicien agit selon des contraintes parfois éloignées de la vision historique.
1. Le retour de l’histoire comme culture
Oureid met en lumière une idée fondamentale : le véritable développement survient lorsque le savoir devient culture, et par analogie, le progrès social et politique dépend de la transformation de l’histoire en conscience collective. Selon lui, le Maroc, à l’instar de nombreux pays, a vécu une période où l’histoire semblait reléguée au second plan, éclipsée par l’économie, la globalisation, puis par les enjeux de démocratie et de droits humains. La lecture critique des textes historiques, la réévaluation des archives et la démocratisation de l’histoire contribuent à la renaissance d’une culture historique vivante, capable d’éclairer les choix politiques contemporains.
Cette approche ouvre la voie à ce qu’Oureid appelle implicitement la « démocratisation de l’histoire » : l’histoire n’est plus un monopole des académiciens, mais un champ partagé par les citoyens, les journalistes et même les écrivains, qui participent à la remise en question des récits officiels et contribuent à une mémoire collective plus riche et pluraliste.
2. L’histoire comme outil stratégique et identitaire
L’un des apports les plus stimulants de la conférence est la démonstration que l’histoire n’est jamais neutre. Oureid cite des exemples internationaux, allant de la Russie à la Chine, en passant par l’Europe et le Moyen-Orient, montrant que la mémoire historique est instrumentalisée par les États pour légitimer leur présent et orienter leur futur. Le cas du cinquantenaire de la Marche verte au Maroc, ou celui du débat autour de l’Aya Sofia en Turquie, illustre comment les commémorations historiques servent à renforcer des visions identitaires et à ancrer la légitimité politique.
Cette dynamique n’est pas limitée aux États autoritaires. Même dans les démocraties, les conflits mémoriels sont visibles : en Israël, les « nouveaux historiens » remettent en question le récit officiel de la création de l’État et des événements de 1948, démontrant que l’histoire officielle peut être déconstruite par la recherche critique. Ainsi, l’histoire devient un terrain de négociation entre narration officielle et interprétations divergentes.
3. La pluralité des lectures historiques
Oureid insiste également sur la diversité des lectures et interprétations de l’histoire, que ce soit entre pays voisins ou au sein d’un même pays. En Espagne, par exemple, les écoles historiques se divisent entre une vision centrée sur la continuité territoriale et la reconnaissance de l’héritage arabo-andalou, et une autre qui voit l’histoire musulmane comme une interruption à surmonter. Au Maroc, les débats entre perspectives arabes et amazighes illustrent comment la mémoire historique devient un lieu de dialogue, mais aussi de conflit symbolique et identitaire.
Cette pluralité souligne une vérité fondamentale : l’histoire ne se réduit pas à un récit officiel, mais se construit à travers des débats, des remises en question et des confrontations entre différentes visions. Loin d’être un simple outil de légitimation, elle est un espace critique où se joue la compréhension du présent et la projection dans l’avenir.
4. Les historiens professionnels et amateurs
Oureid attire l’attention sur un point souvent négligé : les acteurs de l’histoire ne se limitent pas aux historiens académiques. Il évoque des écrivains, des journalistes et des intellectuels qui, par leur travail, participent à la critique des récits établis. Des figures comme Orhan Pamuk ou Boualem Sansal montrent qu’un engagement intellectuel peut influer sur la mémoire collective, même en dehors des institutions académiques. Ainsi, la sphère publique devient un espace où la véracité historique et la pluralité des interprétations se confrontent et s’enrichissent mutuellement.
Conclusion : une lecture critique de l’histoire au service du présent
La conférence de Hassan Oureid invite à repenser la relation entre politique et histoire. Elle montre que l’histoire, loin d’être un simple enregistrement du passé, est un outil dynamique pour comprendre le présent et préparer l’avenir. En ce sens, le rôle de l’historien, du journaliste et même du citoyen engagé est central : il s’agit de naviguer entre la mémoire officielle et les histoires parallèles, de questionner les récits dominants, et de participer à la construction d’une conscience historique partagée et critique.
En somme, Oureid nous rappelle que l’histoire n’est pas un fardeau du passé, mais un levier pour l’avenir, et que le dialogue entre politique et mémoire doit être guidé par l’esprit critique, la recherche de vérité et le souci du bien commun.


