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Partis politiques marocains : entre l’illusion victimaire et la réalité d’un acteur central – Lecture analytique des propos d’Abdelhamid Benkhtab

Depuis des années, une partie du discours partisan au Maroc s’articule autour d’une forme de victimisation : les partis se disent affaiblis, marginalisés, cernés par des mutations sociales qu’ils ne contrôlent plus. Pourtant, Abdelhamid Benkhtab, professeur de science politique, vient bousculer ce récit. Pour lui, la posture de « victime » ne tient pas face à l’histoire, ni face aux faits.

Démystifier la posture de victime

Lors d’une conférence tenue à la Faculté de droit de Rabat, Benkhtab a été clair : les partis politiques n’ont jamais été de simples figurants dans le système politique marocain, même aux heures les plus sombres. Ils ont façonné les politiques publiques, piloté les gouvernements, animé le Parlement et parfois même redessiné les équilibres internes.

Dès lors, comment expliquer qu’ils se présentent aujourd’hui comme des acteurs marginalisés ?
Et surtout : cette plainte traduit-elle une réalité, ou une incapacité à assumer les responsabilités du présent ?

La crise réelle : l’incapacité à politiser la société

Ce que Benkhtab nomme « crise du champ partisan » n’a rien à voir, selon lui, avec un complot contre les partis. Elle réside plutôt dans l’échec de ces derniers à remplir leur fonction essentielle : politiser les enjeux sociaux, transformer les frustrations en débats, faire de la citoyenneté une dynamique vivante.

À l’exception notable du Parti de la Justice et du Développement (PJD), rares sont les formations capables d’insuffler un sens politique à des problématiques qui interpellent directement les citoyens. Or, dans une démocratie, celui qui politise une question attire l’attention, fédère autour de lui, et in fine influence les résultats électoraux.

D’où la question qui se pose :
comment des partis qui peinent à politiser la société peuvent-ils prétendre la représenter ?

Le vide conceptuel de la fonction d’encadrement

Benkhtab s’arrête sur un point essentiel : l’absence d’une définition claire et assumée de la fonction d’encadrement partisan. Pour lui, encadrer, ce n’est pas seulement organiser des meetings ; c’est transformer des individus passifs en citoyens capables de peser dans la décision publique, voire de s’opposer à l’État quand ils estiment qu’il s’écarte de leurs aspirations.

Or, une grande partie des partis libéraux a déserté ce terrain. Ils se sont mués en acteurs électoraux professionnels, misant sur des réseaux d’influence plutôt que sur des structures militantes solides. L’électeur y devient une cible, et non un citoyen à former.

Cette mutation pose un autre débat :
Les partis veulent-ils encore fabriquer du citoyen, ou se contentent-ils d’additionner des voix ?

Le naufrage idéologique et la montée du marketing politique

Les partis de gauche ont, eux, subi une autre forme d’érosion : chute des idéologies structurantes, absence de critiques internes, montée de l’individualisme, glissement vers les valeurs libérales…
Face à cette décomposition, ils ont adopté une logique de marketing, où le programme politique se réduit à la mise en avant d’une personnalité plus qu’à une vision collective.

L’acte politique perd alors son sens premier, remplacé par la communication.

Le cas particulier du PJD : un parti qui maintient le lien

Benkhtab considère que le PJD constitue l’exception. Fort de sa référence islamique, le parti continue à mobiliser autour de structures parallèles – jeunesse, mouvement féminin, syndicat – et à produire une forme de socialisation politique que d’autres formations ont abandonnée.

Le PJD ne survit pas seulement grâce à sa base idéologique, mais aussi grâce à sa capacité à transformer cette base en cadre de mobilisation. Un modèle que les autres partis n’ont jamais réussi à recréer, faute de vision ou de volonté.

Vers une autocritique nécessaire

Le propos de Benkhtab invite à dépasser la rhétorique de l’affaiblissement imposé. Il ouvre plutôt la voie à une interrogation plus exigeante :
si les partis ne forment plus, ne débattent plus, ne produisent plus de sens… alors que reste-t-il de leur rôle ?

Le véritable danger n’est peut-être pas dans les « pressions extérieures », mais dans la désertion intérieure : celle de la pensée, de l’organisation et de la conviction.

Et la question que le lecteur retient est sans doute la plus dérangeante :
un parti qui ne produit pas de citoyens peut-il encore produire de la politique ?

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