Par Abdelrahim Er-Romah, Président du Forum Marocain pour le Développement Social
(Lecture critique et recontextualisée par la rédaction de Maroc Maintenant)
Dans un Maroc en pleine mutation, où les tensions sociales et économiques s’intensifient, la question du droit syndical ne relève plus du simple débat juridique. Elle constitue aujourd’hui un test de la vitalité démocratique et de la sincérité de l’État social que le pays aspire à bâtir.
Or, entre le discours officiel qui célèbre l’importance du mouvement syndical, et la réalité du terrain, souvent marquée par la marginalisation, la contradiction est flagrante. C’est cette fracture que Abdelrahim Er-Romah tente de disséquer dans une réflexion à la fois historique, juridique et sociale, que « Maroc Maintenant » relit ici à travers le prisme d’une lecture critique.
1. Héritage historique : du contrôle colonial à la reconnaissance limitée
L’histoire du syndicalisme marocain s’enracine dans la période coloniale. Le Dahir du 24 décembre 1936, imposé par la France, réservait le droit syndical aux seuls travailleurs européens, tandis que celui du 24 juin 1938 interdisait formellement l’adhésion des travailleurs marocains.
Ce n’est qu’à la veille de l’indépendance, avec le Dahir du 9 décembre 1955, que le Marocain obtient enfin ce droit fondamental. Puis vint le texte du 16 juillet 1957, qui structura les syndicats professionnels.
Mais au-delà des réformes successives, le Maroc n’a toujours pas ratifié la convention internationale n°87 de l’Organisation Internationale du Travail, relative à la liberté syndicale — un retard symbolique d’un demi-siècle qui révèle les limites d’un système encore réticent à la pleine autonomie syndicale.
2. L’urgence d’une vision globale
La réforme du cadre syndical ne peut se réduire à un toilettage juridique. Comme le souligne Er-Romah, elle doit s’inscrire dans une vision systémique reliant le droit du travail, la protection sociale et le dialogue institutionnel.
Parmi les priorités, quatre débats dominent :
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la nécessité (ou non) d’un nouveau texte législatif,
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la transparence financière des organisations syndicales,
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la rotation des responsabilités pour renouveler les élites syndicales,
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et la crise d’adhésion face à un monde du travail fragmenté et un secteur informel tentaculaire.
Derrière ces points, c’est la question du sens même du syndicalisme marocain qui se pose : est-il encore un acteur de transformation sociale, ou une institution figée dans un dialogue social de façade ?
3. Le dialogue social : entre principe et pratique
La protection du droit syndical suppose un dialogue social effectif à tous les niveaux — national, sectoriel, régional. Mais la pratique montre un déséquilibre constant entre l’État, les employeurs et les représentants des travailleurs.
Le non-respect du Code du travail, le contournement des lois sur la sécurité sociale, et la faiblesse du corps d’inspection du travail nourrissent un climat d’impunité où les droits syndicaux deviennent théoriques.
Le cas du secteur public, encore régi par un système de fonction publique rigide, souligne l’urgence d’une réforme globale, intégrant la reconnaissance pleine du droit syndical et du droit de grève — d’autant que le projet de loi organique n°15.97 sur la grève, adopté sans consensus, risque de restreindre davantage les libertés.
4. Le syndicalisme de demain : unité, pensée et autonomie
Er-Romah rappelle que le renforcement du mouvement syndical dépend d’abord de lui-même.
Il plaide pour une unité d’action entre centrales, un rapprochement avec les coordinations autonomes, et une ouverture sur le débat intellectuel et scientifique.
Le syndicalisme, dit-il, ne doit pas seulement défendre les salaires et les conditions de travail, mais aussi participer à la réflexion nationale sur l’éducation, la santé, l’économie et la justice sociale.
Autrement dit, le syndicalisme doit redevenir une force d’intelligence collective, pas seulement de revendication.
5. Vers une alliance civique pour la justice sociale
Dans un Maroc traversé par de profondes fractures, la défense du droit syndical s’inscrit dans un horizon plus vaste : celui d’une alliance civique entre syndicats, partis politiques, associations de défense des droits humains et institutions universitaires. Une telle alliance pourrait refonder le lien social, réhabiliter la parole collective et replacer le travailleur — salarié ou non salarié — au cœur du projet national.
Le texte d’Abdelrahim Er-Romah, relu dans cette perspective, nous rappelle que le syndicalisme n’est pas une relique du passé, mais une condition de la démocratie réelle.
Sa protection, au-delà du cadre juridique, devient un enjeu de civilisation — celui de la dignité au travail, du respect de la voix du citoyen, et de la continuité de l’histoire sociale du Maroc.


