Une génération en quête de sens : quand le chômage devient un passeport sans destination
Dans un Maroc où les mutations s’accélèrent plus vite que les solutions, une étude récente révèle que neuf jeunes sur dix considèrent le chômage comme la principale raison qui les pousse à vouloir émigrer.
Un chiffre brutal, mais derrière lui se cache bien plus qu’une statistique : une fracture de confiance entre un État et sa jeunesse, entre des rêves et une réalité figée.
Réalisée par le Centre marocain pour la jeunesse et les transitions démocratiques, en partenariat avec la fondation allemande Friedrich Ebert, cette étude n’est pas un simple questionnaire sociologique. Elle se lit comme un miroir d’une conscience collective en quête d’air.
Pendant dix mois, 585 jeunes – issus de différentes régions et couches sociales, y compris de la diaspora marocaine – ont répondu à des enquêtes qui dessinent le portrait d’un génération lucide, fatiguée, mais encore debout.
Mais au-delà des chiffres, une question essentielle surgit :
les jeunes Marocains ont-ils cessé de croire qu’ils peuvent vivre dignement dans leur propre pays ?
L’émigration : non plus un choix, mais une échappatoire intérieure
Selon l’étude, 90,4 % des sondés citent le chômage ou la précarité de l’emploi comme première cause du désir d’émigration, suivie de la faiblesse des services sociaux et sanitaires (60,5 %) et de la mauvaise qualité de l’éducation (39,7 %).
Ces pourcentages traduisent plus qu’un déséquilibre économique : ils révèlent un épuisement psychologique collectif.
Car les jeunes ne fuient pas seulement le manque d’opportunités, ils fuient le sentiment d’être condamnés à l’attente.
Comment rêver dans un pays où l’école forme des chômeurs, où la santé se monnaie, et où le mérite se négocie plus qu’il ne se reconnaît ?
La génération du “nulle part” : quand les deux rives se valent
Parmi les personnes interrogées, 42,6 % souhaitent émigrer, 42,1 % n’y pensent pas, et 15,4 % hésitent.
Ce balancement révèle une génération suspendue entre deux mondes : un pays qui ne la retient plus et un ailleurs qui ne la garantit pas.
Que signifie grandir dans un espace mental où le départ et le retour se confondent ?
L’émigration est-elle devenue, pour les jeunes Marocains, une identité plutôt qu’un projet ?
La colère contenue avant l’explosion
Ironie du calendrier : l’étude a été menée avant les récentes manifestations de la “génération Z” au Maroc, qui réclamaient une réforme de l’éducation, de la santé et la lutte contre la corruption. Pourtant, les conclusions convergent.
La révolte avait déjà commencé dans les esprits avant d’éclater dans la rue.
La tranche d’âge la plus représentée dans l’étude, 26 à 35 ans (38 %), correspond à ce qu’on appelle le “génération numérique” : connectée, informée, impatiente.
Un public qui ne se contente plus d’espérer, mais qui compare, questionne et s’indigne en temps réel.
Emploi, éducation, santé : le triangle du désenchantement
Les priorités exprimées par les jeunes sont claires :
l’emploi (90,6 %), l’éducation (87,4 %) et la santé (75 %).
Mais ces chiffres, loin d’être des revendications techniques, dessinent une hiérarchie de la douleur :
travailler, c’est exister ; apprendre, c’est espérer ; se soigner, c’est survivre.
Pour eux, l’école et l’université ne sont plus des portes vers la vie, mais des couloirs sans issue.
L’éducation, censée être une “ascension sociale”, est devenue un ascenseur en panne.
Quant à la santé, elle n’est plus un droit universel mais un privilège réservé à ceux qui peuvent payer.
Et le travail, jadis promesse de dignité, se mue en quête existentielle dans un pays où le talent ne suffit plus.
Quel avenir pour un pays sans son avenir ?
Lorsqu’une majorité de jeunes estime que la formation professionnelle, le logement et la culture exigent des actions urgentes (avec des taux entre 43 % et 54 %), cela révèle que la crise dépasse les secteurs pour toucher le sens même du vivre-ensemble.
C’est une crise de modèle civilisationnel, pas seulement économique.
Peut-on encore parler de “transition démocratique” sans jeunesse capable de croire que sa voix compte et que son futur se joue ici, pas ailleurs ?
Et l’État réalise-t-il que la plus dangereuse des migrations n’est pas celle qui traverse la mer, mais celle qui se retire silencieusement du cœur du pays ?
Conclusion ouverte : l’exil intérieur
Cette étude ne livre pas des réponses ; elle lance un signal d’alarme.
Quand neuf jeunes sur dix rêvent de partir, le problème n’est pas dans la mer, mais sur la terre.
Car un pays qui n’écoute pas sa jeunesse risque de se réveiller un jour sans génération pour rêver à sa place.



