La déclaration de Hussein El Yamani, secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz, ne se limite pas à rappeler la tragédie de la libéralisation des prix des carburants au Maroc. Elle sonne comme une véritable alerte sur un déséquilibre économique profond, dont le coût social est estimé à 90 milliards de dirhams perdus en une décennie.
Ces 90 milliards ne sont pas de simples chiffres dans un rapport : selon El Yamani, ils représentent le revers du quotidien difficile que vivent 80 % des foyers marocains, coincés entre des carburants exorbitants, des services publics en déclin et des promesses gouvernementales jamais concrétisées.
Libéralisation ou libération du contrôle ?
Lorsque le gouvernement d’Abdelilah Benkirane a décidé en 2015 de retirer à l’État le pouvoir de fixer les prix des carburants, la décision a été présentée comme une réforme courageuse. On avait promis que les économies réalisées par le Fonds de compensation seraient réorientées vers l’éducation et la santé, secteurs aujourd’hui au centre des manifestations du “génération Z”.
Mais ce qui s’est réellement passé, c’est que le marché s’est libéré du contrôle public, pas de la logique du profit maximal.
Le pouvoir de fixer les prix est passé aux mains de grandes entreprises de distribution, dont certaines sont directement liées à des acteurs politiques influents, notamment le Premier ministre actuel, Aziz Akhannouch, alors ministre de l’Agriculture au moment de la libéralisation.
La question se pose donc avec acuité : l’objectif était-il une réforme réelle du système de soutien, ou une redistribution des richesses vers le sommet économique sous couvert de réforme ?
Des profits faramineux en chiffres
El Yamani expose les chiffres sans détour :
Le prix réel du litre de diesel, après transport, stockage et taxes, ne dépasse pas 9,1 dirhams, et l’essence 9,9 dirhams.
Pourtant, le citoyen paie aujourd’hui 10,7 dirhams pour le diesel et 12,7 dirhams pour l’essence.
La différence, apparemment minime, représente en réalité une marge bénéficiaire supplémentaire de 1,6 à 2,8 dirhams par litre, soit plus de 9 milliards de dirhams par an et 90 milliards sur dix ans.
Ces chiffres montrent que la “réforme” est devenue une mine d’or pour les lobbies de la distribution, alors que les hôpitaux et écoles publics restent dans le même état, voire en détérioration.
Quand l’économie dévore la politique
Le croisement entre décideurs et bénéficiaires révèle un autre visage des conflits d’intérêts au Maroc. L’homme qui était en position de pouvoir lors de la libéralisation est aujourd’hui à la tête du gouvernement, et sous sa société, les prix sont fixés d’une manière qui pèse lourdement sur les citoyens.
Sommes-nous face à une économie de marché ou à un marché où la politique sert l’économie privée ? Une question douloureuse dans un pays qui se revendique de justice sociale, alors que sa législation permet de concentrer la richesse entre quelques mains.
La “génération Z” : le cri d’un peuple
El Yamani ne dissocie pas l’économie de la rue. Le mécontentement croissant des jeunes n’est pas accidentel ni importé, il est la conséquence directe de politiques économiques qui ont creusé les inégalités et nourri le sentiment d’injustice.
La “génération Z” qui manifeste aujourd’hui n’a pas connu la phase de compensation, mais elle en subit les conséquences : salaires stagnants, prix des carburants prohibitifs et services publics affaiblis.
Ainsi, les chiffres deviennent des revendications, et le carburant devient le combustible de la colère sociale.
“SAMIR” : le présent absent
Dans ce contexte, El Yamani rappelle le rôle clé de la raffinerie nationale “SAMIR”, symbole de souveraineté énergétique perdue.
Si SAMIR fonctionnait aujourd’hui, le Maroc serait moins dépendant des fluctuations internationales et mieux armé pour contrôler les prix.
Le syndicat appelle à la réouverture de la raffinerie et à sa concession à l’État, estimant que sa disparition est le premier maillon d’une dépendance énergétique et du retrait de l’État de la régulation des prix.
Comparaisons internationales
El Yamani cite des exemples étrangers :
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La France est intervenue après la crise en Ukraine pour soutenir les consommateurs à hauteur de 0,18 € par litre.
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L’Inde impose parfois des plafonds de prix pour protéger les populations vulnérables.
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L’Algérie continue de subventionner le carburant pour maintenir la stabilité sociale.
Au Maroc, le marché a été laissé “à lui-même”, tandis que l’État se retire du rôle crucial de protection du consommateur.
Peut-on considérer cette absence de régulation comme un choix stratégique ou comme une négligence à l’égard du citoyen ?
Conclusion analytique
Les propos de Hussein El Yamani ne sont pas seulement une critique économique, ils révèlent la structure même de la prise de décision au Maroc :Un système de libéralisation né sous le nom de réforme devient un instrument de reproduction du privilège.
Les profits explosent pour quelques-uns, la base paie le prix fort. Entre promesses d’un État réformateur et réalité d’un marché captif, la société marocaine se confronte à une question centrale : jusqu’à quand la libéralisation des carburants profitera-t-elle aux lobbies et pénalisera-t-elle les citoyens ?



