Le Maroc traverse aujourd’hui une véritable crise de gouvernance urbaine et architecturale. Ce qui aurait dû être un outil d’organisation et de régulation – les autorisations de construire, d’exploiter ou de raccorder aux réseaux – s’est transformé en source de rente et de dérives, mettant en péril l’identité architecturale nationale.
La dérive des autorisations : quand la loi sert de paravent au désordre
Des rapports officiels émanant de commissions administratives mixtes – regroupant représentants des préfectures, des agences urbaines et de la police administrative – ont révélé l’ampleur des pratiques douteuses dans plusieurs provinces autour de Casablanca, Marrakech et Rabat.
Ces investigations ont mis en lumière des cas d’utilisation abusive des terres agricoles à des fins industrielles, de non-respect flagrant des plans d’aménagement, ainsi que de résistances actives face aux inspections. Certains élus sont allés jusqu’à tromper les commissions en dissimulant des produits chimiques derrière des sacs de céréales ou même en remplissant des entrepôts de bétail pour simuler une exploitation agricole.
La question de l’identité architecturale : pourquoi ce recul ?
Alors que de nombreux pays préservent jalousement leur identité architecturale – reflet de leur histoire et de leur culture – le Maroc connaît une dérive urbanistique qui défigure ses villes et ses périphéries. Où sont les agences urbaines censées protéger la cohérence des projets ? Quelle est la responsabilité des conseils communaux dans cette perte de repères architecturaux ?
Les partis politiques pris au piège
Les commissions envisagent désormais d’établir des “listes noires” d’élus compromis, ce qui pourrait leur interdire de se présenter aux prochaines élections. Les partis politiques se retrouvent donc face à une équation embarrassante : comment remplacer des figures de premier plan, devenues soudainement indésirables ?
Cela soulève une question plus large : l’absentéisme chronique de certains parlementaires ne traduisait-il pas déjà un désintérêt pour l’intérêt général au profit de leurs affaires personnelles ?
La dimension judiciaire et administrative : entre destitution et poursuites
Au-delà des sanctions politiques, ces rapports ouvrent la voie à des suites judiciaires. La fameuse article 64 de la loi organique des collectivités locales permet d’engager des procédures de destitution devant le tribunal administratif. Par ailleurs, des fonctionnaires accusés de falsification de certificats de conformité risquent également d’être poursuivis en justice. Mais s’agit-il d’un réel tournant pour assainir le secteur de l’urbanisme, ou d’une opération ponctuelle liée aux échéances électorales ?
Le citoyen, première victime
Derrière ces pratiques se cache un paradoxe cruel : ce sont les citoyens qui paient le prix fort. L’irrégularité des autorisations aggrave la crise du logement, bloque des projets d’habitat économique et retarde la résorption des bidonvilles. Dans de nombreux cas, il a fallu l’intervention directe des walis et gouverneurs pour débloquer des dossiers, preuve que les instances locales ne jouent plus leur rôle.
Conclusion : le Maroc à la croisée des chemins
Le pays se trouve aujourd’hui devant un choix crucial : continuer à glisser vers un urbanisme anarchique et sans identité, ou engager une réforme courageuse pour rétablir la primauté de l’intérêt général, redonner sens à l’ingénierie marocaine et mettre fin à l’ère des rentes et des passe-droits.
Des questions fondamentales restent ouvertes :
-
Qui protège l’identité architecturale du Maroc face à ces dérives ?
-
Le ministère de l’Intérieur aura-t-il la volonté d’affronter les lobbies du foncier et de l’urbanisme ?
-
Et surtout, quelle place reste-t-il au citoyen dans cette équation, lui qui subit au quotidien les conséquences de ce chaos ?



