Enquête approfondie : Lecture du discours de la colère et de la réalité vécue
Au Parlement, l’intervention de Mohamed Ouzzine, secrétaire général du Mouvement Populaire, n’était pas une simple prise de parole lors d’une séance routinière. Elle ressemblait davantage à un « cri collectif », porté par les préoccupations de milliers de jeunes Marocains qui taisent leur douleur ou expriment leur colère à travers les réseaux sociaux. Un discours qui a mis en lumière une fracture profonde entre les promesses gouvernementales et le vécu quotidien, ravivant ainsi la question de la confiance entre citoyens et institutions.
Une colère accumulée, une réalité fracturée
Ouzzine a évoqué la tragédie d’une génération entière, qualifiée de « jeunesse du net » : une jeunesse sans emploi, sans formation, sans perspectives. Une génération qui ne croit plus aux slogans et perçoit les politiques publiques comme de simples « formules médiatiques » déconnectées du terrain.
De l’absence de médecins de famille au coût exorbitant des médicaments, en passant par la dégradation des services de santé, la faiblesse de la formation universitaire et l’exode des compétences, tout concourt à renforcer le sentiment que l’État a abandonné sa mission première : garantir la dignité.
Fractures territoriales : un Maroc à deux vitesses
Les propos d’Ouzzine résonnent particulièrement dans des villes comme Fnideq et Salé, mais aussi dans les zones rurales. Le Maroc continue de fonctionner à deux vitesses : un Maroc officiel qui embellit l’image, et un Maroc oublié qui manque des infrastructures les plus basiques. Cette dualité rappelle des précédents comme le Hirak du Rif, né d’un sentiment d’exclusion prolongée.
Le chômage, nœud des jeunes diplômés
Les chiffres sont implacables :
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Taux de chômage national en 2024 : 13,3 % (contre 13 % en 2023).
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Nombre de chômeurs : environ 1,63 million de personnes.
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Chômage des jeunes (15-24 ans) : 36,7 %.
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Chômage des diplômés : 19,6 %.
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Chômage féminin : 19,4 %.
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En milieu urbain : 16,9 %, en hausse par rapport à 2023.
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En milieu rural : 6,8 %, également en progression.
Ces données montrent que le chômage n’est pas seulement un problème d’emploi, mais un problème structurel qui croise formation, territoire (urbain/rural), genre et opportunités.
Santé et formation : les défis révélés par les chiffres
Une étude académique (Assessment of Technical Efficiency in the Moroccan Public Hospital Network) menée sur 77 hôpitaux publics entre 2017 et 2020 a révélé une efficacité technique moyenne de 0,697. Cela signifie que ces hôpitaux devraient réduire leurs ressources d’environ 30 % pour offrir le même niveau de service de manière efficiente.
À l’échelle internationale, selon Numbeo, le Maroc figure au 94ᵉ rang sur 99 pays en matière de qualité des services de santé, avec une note globale d’à peine 47/100.
L’érosion de la confiance et la fin des médiations
Ouzzine a aussi mis en garde : les protestations ne passent plus par les canaux traditionnels (partis, syndicats). Une nouvelle génération choisit la rue ou le numérique. Ce « mouvement informel » reflète un déficit de médiation qui rend la colère plus spontanée et parfois plus radicale.
Les « NEETs » (ni en emploi, ni en études, ni en formation) représentent une part inquiétante de cette jeunesse, accentuant l’impression d’abandon.
Comparaisons internationales
Des pays comparables comme la Tunisie, l’Espagne ou le Portugal ont adopté des politiques claires pour l’insertion des jeunes : programmes de formation liés au marché, soutien à l’entrepreneuriat, suivi transparent des contrats. Sur le plan sanitaire, l’investissement dans les soins de proximité a permis de réduire les inégalités territoriales.
Les questions qui s’imposent
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Comment réduire un chômage des jeunes qui atteint 36,7 % ?
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Quelle stratégie pour combler le fossé entre villes et campagnes dans la santé et la formation ?
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Comment améliorer l’efficacité des hôpitaux publics ?
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Quelles garanties de transparence dans l’usage des budgets sociaux et sanitaires ?
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Comment réintégrer les NEETs dans les dynamiques économiques et sociales ?
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Quelles alternatives crédibles à l’exode ou à la migration clandestine ?
Le risque majeur : radicalisation et défiance institutionnelle
Si l’écart entre discours officiel et vécu persiste, la colère pourrait se transformer en radicalisation. La migration illégale, particulièrement depuis les zones frontalières comme Fnideq, pourrait augmenter, non seulement pour des raisons économiques mais comme acte de rejet.
À terme, la légitimité même des institutions risque de s’éroder si les politiques sociales restent des promesses électorales sans résultats tangibles.
Recommandations clés
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Fixer des priorités territoriales claires (Fnideq, Salé, zones rurales).
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Investir massivement dans la santé primaire et la formation médicale.
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Développer des programmes de qualité pour l’emploi des jeunes, liés au marché et aux nouvelles technologies.
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Évaluer la performance hospitalière avec des indicateurs précis et une participation citoyenne.
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Instaurer une transparence budgétaire réelle et des sanctions en cas de défaillance.
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Créer des espaces de dialogue avec les jeunes, intégrés à la conception et au suivi des politiques publiques.
Conclusion : un avertissement déjà palpable
Le discours d’Ouzzine ne reflète pas seulement une posture partisane : il exprime la voix de centaines de milliers de jeunes Marocains confrontés à des réalités implacables — chômage massif, services publics défaillants, absence de perspectives. Tant que l’écart entre les annonces et les actes demeure, la lutte pour la dignité risque de se transformer en confrontation.



